Place de la République, Bordeaux
Le Palais Thiac, érigé entre 1839 et 1846, représente à Bordeaux une affirmation monumentale du pouvoir judiciaire, s'inscrivant sur les vestiges du Fort du Hâ, dont subsistent les tours incorporées aujourd'hui à l'École nationale de la magistrature. L'architecte départemental Joseph-Adolphe Thiac, chargé d'unifier les juridictions, a conçu un projet ambitieux, dont le coût a d'ailleurs allègrement doublé, pour aboutir à cet édifice surnommé de son nom, signe d'une reconnaissance de sa qualité. Son approche, inspirée des compositions modulaires de Jean-Nicolas-Louis Durand, visait à une organisation rigoureuse et hiérarchisée des espaces, plaçant ainsi la cour d'assises sur l'axe principal, au cœur de la symbolique institutionnelle.La façade principale, d'un néo-classicisme austère mais éloquent, témoigne d'une érudition certaine. Thiac s'éloigne du fronton traditionnel en avant-corps pour un péristyle monumental de douze colonnes doriques, en retrait, flanqué de massifs aveugles prolongés par des ailes latérales. Cette disposition rappelle les propylées de l'acropole d'Athènes, une référence subtile mais forte, et s'inspire des relevés du temple d'Aphaïa à Égine, connus par son ami Abel Blouet. Sur ces bâtiments latéraux, quatre figures colossales en pierre de Maggesi, Montesquieu, Michel de L'Hospital, Malesherbes et D'Aguesseau, siègent, figures tutélaires veillant sur l'édifice. Le couronnement, par ses trois frontons triangulaires derrière l'attique, masque astucieusement la toiture de la salle des pas perdus, une prouesse visuelle qui crée l'illusion de trois nefs, conférant une grandeur antique à l'ensemble.Au-delà de cette enveloppe solennelle, la vaste salle des pas perdus, d'une superficie de plus de mille mètres carrés, offre un espace de transition où se mêlent colonnes doriques et ioniques. Son lourd plafond à caissons carrés et octogonaux, enrichi par les sculpteurs Bonino, Lamarque, Dubruch et Minquini, invite le regard à une ascension discrète vers la lumière zénithale des verrières, discrètement intégrées. Les inscriptions dorées au-dessus des portes rappellent l'ancienne affectation des lieux, témoignant d'une histoire stratifiée. Aux extrémités, la statue de Montesquieu, offerte par Louis XVIII, dialogue avec celle plus contemporaine de Montaigne, œuvre de Nicolas Milhé. La représentation anachronique de Montaigne en habit du XXIe siècle, avec sa montre-bracelet, et son socle portant la citation « je ne peins pas l'être, je peins le passage », est une facétie qui invite à penser la permanence des idées au-delà des époques, une pointe d'impertinence dans cet écrin de tradition.La salle Montesquieu, fleuron de cet ensemble, fut richement ornée sous Napoléon III, faisant écho aux volontés impériales de glorifier un droit romain revivifié. Elle est un véritable tableau historique où Justinien, le Code Napoléon, et Napoléon Ier se côtoient, inscrivant dans le marbre et la peinture une légitimité par la filiation. Le plancher en chevrons, le sol de marqueterie, les boiseries finement travaillées et l'éclairage zénithal contribuent à une ambiance feutrée mais imposante. La peinture de Duvignau, allégorie de l'esprit des lois, déploie un lexique iconographique complexe, mêlant Athéna, un temple grec, et des évocations des Lettres persanes de Montesquieu, une œuvre qui n'hésite pas à tisser des liens entre le local, représenté par la Porte de la Lune, et l'universel. Ces lieux furent le théâtre de jugements retentissants, dont celui de Maurice Papon, inscrivant le Palais Thiac dans la mémoire collective bordelaise comme un monument non seulement architectural, mais aussi historique.