20 rue Étienne-Marcel, Paris 2e
Le Paris du XVe siècle, tumultueux et stratifié, a laissé en héritage des fragments qui, pour l'œil averti, racontent des épopées de pouvoir et de métamorphose. La Tour Jean-sans-Peur, sise rue Étienne-Marcel, est un tel palimpseste, seul vestige d'un vaste complexe ducal : l'Hôtel de Bourgogne. Sa silhouette trapue et résolue n'est pas qu'un témoignage de l'architecture médiévale, c'est l'incarnation pétrifiée d'une ambition politique et d'une soif de sécurité. Défendre un tel monument dans son contexte historique exige de transcender sa forme brute pour en saisir la sémantique. Les quelques éléments survivants, dont la tour, furent jadis intégrés à l'enceinte de Philippe Auguste, suggérant une insertion stratégique dans le tissu urbain défensif de la capitale. La robuste pierre de taille de l'édifice, si elle évoque la fonction primaire d'un donjon, révèle également des aménagements sophistiqués pour l'époque, à l'image des latrines à double fosse et des cheminées ouvragées, contrastant la rudesse extérieure avec un confort intérieur relatif, révélateur d'un usage d'habitation autant que de protection. Avant d'être un emblème théâtral, l'Hôtel d'Artois, dot de Marguerite de Flandre à Philippe le Hardi, fut l'objet d'agrandissements dès 1371, transformant une simple résidence en un véritable hôtel princier. C'est cependant son fils, Jean sans Peur, dont le nom imprègne aujourd'hui la tour, qui en forgea le caractère le plus singulier. Après l'assassinat de son cousin Louis d'Orléans en 1407, un acte d'une brutalité inédite qui secoua le royaume, le duc de Bourgogne, sentant son pouvoir vaciller dans une capitale hostile, érigea cette tour-donjon à partir de 1408. Ce n'était pas un donjon de château fortifié pour la guerre rurale, mais une affirmation de puissance et une mesure de protection au cœur de la cité. Son architecture, caractérisée par une verticalité défensive, des voûtes complexes et des escaliers à vis élaborés, témoignait d'une préoccupation constante pour la sûreté ducale. Le destin de cet hôtel princier prit une tournure inattendue en 1548. La Confrérie de la Passion et Résurrection, reléguée de ses mystères religieux par un arrêt parlementaire, acquit le terrain pour y édifier une salle de spectacles. Ainsi, un espace jadis dédié à la manifestation du pouvoir temporel devint le temple du divertissement profane. La salle, dont la scénographie était alors inédite avec une profondeur supérieure à sa largeur, rompait avec les conventions des théâtres de foire pour offrir un cadre plus structuré aux comédiens. C'est là que le monopole des représentations théâtrales fut âprement défendu, accueillant les Enfants-sans-Souci, la Confrérie des sots, puis les illustres Comédiens-Italiens et enfin les « Comédiens ordinaires du Roy ». La rivalité avec le théâtre du Marais et l'apport de talents comme Floridor, le génie de Corneille et Racine, sous la direction d'interprètes tels que Montfleury et la Champmeslé, firent de l'Hôtel de Bourgogne le cénacle de la dramaturgie française naissante. Toutefois, la centralisation louis-quatorzienne eut raison de son primat. En 1680, l'édit royal fusionna les troupes pour former la Comédie-Française, reléguant l'Hôtel de Bourgogne à la Comédie-Italienne. Cet exil italien fut émaillé d'un fait piquant : en 1697, la pièce satirique « La Fausse Prude », perçue comme une attaque directe contre Madame de Maintenon, provoqua la fureur royale et l'expulsion temporaire des comédiens. Après un bref retour et une rénovation de la salle, l'Opéra-Comique prit finalement le relais, avant de déménager à son tour. L'hôtel, déserté de ses fastes théâtraux, connut la déchéance d'une halle aux grains avant de succomber, en 1885, aux impératifs d'Haussmann et des percements des rues Étienne-Marcel et Turbigo. Seule la Tour Jean-sans-Peur survécut, une incongruité robuste dans le tissu haussmannien. Son fantôme culturel, cependant, perdura : Edmond Rostand la plaça au centre du premier acte de son