9 à 15 rue Charlemagne, Paris 4e
Peu de monuments, à Paris, sont à la fois aussi omniprésents et aussi discrets que l'enceinte de Philippe Auguste. Une sorte de cicatrice topographique, insidieusement incorporée au tissu urbain, dont la contemplation demande une certaine acuité, voire une propension à l'archéologie mentale. Ce n'est pas tant par sa monumentalité ostentatoire que cette fortification nous interroge, mais par la subtilité de son emprise fantomatique sur la ville. Conçue à la fin du XIIe siècle, dans l'urgence des luttes dynastiques contre les Plantagenêts et avant le départ du roi pour la troisième croisade, cette muraille n'était pas une œuvre d'art mais un édifice pragmatique. Elle devait prémunir Paris, notamment de l'ouest et du nord, où la menace était la plus palpable, expliquant ainsi la priorité donnée à la rive droite (1190-1209) avant la rive gauche moins urbanisée (1200-1215). Une démarche défensive qui se doubla d'une stratégie urbanistique audacieuse, intégrant de nouveaux bourgs et encourageant le développement marchand et universitaire, transformant Paris en une capitale florissante, qui, au début du XIVe siècle, compterait un quart de million d'âmes. L'enceinte se présentait comme un rempart d'une hauteur respectable, six à neuf mètres, et d'une épaisseur substantielle, quatre à six mètres à sa base, composé d'un double parement de moyen appareil enserrant un remplissage de blocage. Elle était couronnée d'un chemin de ronde crénelé de deux mètres de large. Pas moins de 73 tours semi-cylindriques, de six mètres de diamètre et quinze de haut, ponctuaient la courtine tous les 55 à 60 mètres, offrant une défense étagée par créneaux et, sur la rive gauche, par des archères, témoignant d'une évolution tardive des techniques défensives. Les quatre tours maîtresses aux extrémités fluviales, de vingt-cinq mètres de haut, ne se contentaient pas de marquer les limites : elles autorisaient, par un ingénieux système de chaînes tendues entre elles, le contrôle total de la navigation sur la Seine, un dispositif redoutable et symbolique de la mainmise royale. Les portes, au nombre de quatorze initialement, puis enrichies de poternes, présentaient une typologie distincte entre les rives : quadrangulaires et flanquées d'échauguettes sur la rive droite, elles prenaient l'allure de petits châtelets à tours semi-circulaires sur la rive gauche, révélant les compromis de construction et d'adaptation. Le financement, réparti entre le Trésor royal et, sur la rive droite, la bourgeoisie parisienne, illustre bien cette collaboration entre la couronne et l'émergence d'une puissance urbaine. Le destin de cette muraille fut moins une démolition fracassante qu'une absorption progressive, presque insidieuse. Bien que l'enceinte de Charles V ait supplanté une partie de son rôle sur la rive droite dès le XIVe siècle, l'enceinte de Philippe Auguste ne fut pas rasée. On la décrivait encore en 1434 comme « moult fors et espes que on y menroit bien une charrette dessus ». Ses adaptations, avec l'approfondissement de fossés, l'intégration de barbacanes, attestent d'une volonté de la maintenir pertinente face aux nouvelles armes. Pourtant, au XVIe siècle, la ville débordant de ses limites, les terrains furent vendus, et les courtines, utilisées comme murs porteurs ou dissimulées, devinrent les squelettes d'habitations, les tours des cages d'escalier. C'est pourquoi aujourd'hui, les vestiges de l'enceinte sont devenus de véritables énigmes pour l'œil non averti. Quelques portions, classées monuments historiques, nous content cependant son histoire. Rue des Jardins-Saint-Paul, le tronçon le plus conséquent expose la tour Montgommery – ce capitaine de la garde écossaise d'Henri II qui y fut, dit-on, emprisonné – ainsi qu'une courtine imposante, portant encore les marques des tâcherons médiévaux. Plus loin, au sous-sol du bureau de poste de Jussieu, on découvre l'arche sous laquelle la Bièvre s'écoulait, entrant dans la ville fortifiée. Ces bribes de maçonnerie, intégrées parfois jusqu'à l'absurde, comme cet immeuble étroit boulevard Saint-Germain qui épouse l'ancienne trace du mur, ou ces façades biaisées, révèlent la puissance persistante de ce tracé invisible. L'enceinte de Philippe Auguste n'a pas disparu, elle s'est fondue, un fantôme de pierre qui continue de modeler, discrètement, la capitale.