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Hôtel Moufle de La Thuilerie

Hôtel Moufle de La Thuilerie

16 place Vendôme, Paris 1er

L'Envolée de l'Architecte

L'hôtel Moufle de La Thuilerie, sis au 16, place Vendôme, ne saurait s'apprécier sans une considération de son contexte d'émergence, où l'éclat des fortunes rapides côtoie la rigueur d'un urbanisme ordonnancé. Ce fut d'ailleurs l'échec retentissant du système de John Law, avec la saisie subséquente de la parcelle, qui permit à l'entrepreneur Pierre Grandhomme d'acquérir ce terrain, confiant la réalisation de son hôtel à Germain Boffrand entre 1723 et 1724. Une genèse éminemment pragmatique, loin de toute commande princière, qui n'est pas sans ironie pour un édifice sis sur une place emblématique du pouvoir royal. La dimension spéculative, intrinsèquement liée à la place Vendôme depuis sa conception, trouve ici une illustration édifiante. Boffrand, architecte de l'élégance Régence et précurseur du Rococo, se trouva ici contraint par l'ordonnancement sévère de la place Vendôme, héritage de Jules Hardouin-Mansart. La façade, qu'il réalisa, respecte avec une obéissance presque mélancolique l'unité imposée : un rez-de-chaussée surmonté d'un étage noble souligné par un balcon filant, couronné d'un étage attique. La modénature est subtile, le rythme régulier, mais l'individualité de l'architecte s'y dilue dans la grande partition d'ensemble. Point d'éclat singulier donc sur l'extérieur, mais l'expression d'une maîtrise dans l'intégration harmonieuse à un programme urbain préexistant, démontrant l'habileté à se fondre dans l'épure classique sans trahir l'esprit du temps. Cependant, c'est souvent dans l'agencement intérieur que Boffrand exerçait sa pleine mesure, déployant sa science de la circulation, son art des volumes et son sens du décor. Bien que l'article n'en fasse pas l'écho pour la conception initiale, l'histoire ultérieure de l'hôtel témoigne d'une succession de transformations significatives. L'alternance des propriétaires – du trésorier général de la Marine Barthélémy Moufle de La Thuilerie, qui lui conféra son nom, aux Boffin de La Sône, puis aux Serres – est le reflet des mutations sociales et des goûts changeants. Les décors du premier étage, exécutés sous Jean-Pierre Serres dans le style Empire, représentent un palimpseste esthétique, superposant l'austérité néoclassique et le faste impérial aux éventuelles survivances Régence. Cette stratification des styles est une constante des édifices historiques parisiens, où chaque époque laisse son empreinte, parfois au détriment de l'unité originelle. L'anecdote de John Law, contraint à la fuite vénitienne, dont les biens saisis permirent la construction de cet hôtel, n'est pas qu'un détail piquant ; elle révèle une dimension spéculative qui ne quittera jamais véritablement la place. L'hôtel, après avoir accueilli le « Moniteur universel » et la Ville de Paris, est aujourd'hui une copropriété privée abritant les vitrines clinquantes de maisons de luxe telles que Piaget ou Gucci. Cette conversion à l'usage commercial de haute gamme parachève une trajectoire où le prestige originel, bien que maintes fois réinterprété, se mue en une forme de monstration contemporaine. La protection de l'édifice au titre des monuments historiques, d'abord pour ses décors intérieurs en 1927, puis pour ses façades et toitures en 1942, n'est pas tant une reconnaissance de la pureté du dessin de Boffrand que de la valeur patrimoniale accumulée. Elle sanctifie non pas une œuvre monolithique, mais un témoignage stratifié des siècles, où l'esprit du XVIIIe siècle se devine sous les ajouts du XIXe, le tout enveloppé dans la permanence d'une adresse de grand luxe. C'est l'histoire de Paris elle-même qui se lit dans ces murs, une histoire de réappropriations successives, d'adaptations et de compromis, souvent dictés par les impératifs du commerce et de la mode, loin des utopies architecturales. L'hôtel Moufle de La Thuilerie est ainsi moins une icône isolée qu'une pierre angulaire d'un urbanisme opulent et en perpétuelle redéfinition.