Voir sur la carte interactive
Cimetière musulman

Cimetière musulman

207 chemin des Vignes, Bobigny

L'Envolée de l'Architecte

Le Cimetière musulman de Bobigny, inauguré en 1937, se présente comme un singulier artefact de la politique coloniale française de l'entre-deux-guerres. Sa singularité ne tient pas tant à son programme funéraire, inhérent à toute civilisation, qu'à son statut juridique, savamment contourné : une annexe de l'Hôpital franco-musulman, permettant de déroger à la stricte laïcité des cimetières instituée par la loi de 1881. Une prouesse administrative, donc, plus qu'une véritable évolution des mentalités, pour honorer, avec une certaine distance, le sacrifice des milliers de soldats coloniaux de la Première Guerre mondiale, tout en tempérant les velléités d'indépendance naissantes. Ce dispositif eut une portée symbolique, mais également pratique, dans un contexte où les corps des défunts de confession musulmane devaient être traités selon des rites spécifiques, que le cadre laïque républicain ne pouvait, ou ne voulait, directement embrasser. C'est là une finesse légale qui en dit long sur les compromis de l'époque. L'agencement de l'édifice, conçu par l'architecte Édouard Crevel, révèle une esthétique du compromis, une interprétation de l'« architecture arabe » figée par le prisme de l'Exposition coloniale de 1931. Point de pureté vernaculaire ici, mais une stylisation, une allégorie de l'Orient pour l'Occident. On y retrouve l'ordonnancement attendu : murs chaulés d'un blanc immaculé, toits plats rehaussés de tuiles vertes, portes en bois ornées de cabochons métalliques. L'entrée s'effectue par un porche encadré de pavillons – celui de l'administration et celui de l'imam – un dispositif architectural qui instaure une frontière symbolique, une transition du monde profane vers le sacré. Dans l'axe de cette composition s'élève la salle de prière, un volume carré surmonté d'une coupole dorée. Cette coupole, élément emblématique de l'architecture islamique, se voit ici dépouillée de la complexité structurelle des édifices traditionnels, réduite à une simple ponctuation visuelle, un signe reconnaissable plus qu'un véritable manifeste constructif. Le contraste entre le chromatisme sobre des murs et l'éclat de cette coupole est une affirmation ostentatoire, une marque de distinction dans le paysage suburbain alors encore maraîcher. Le cimetière lui-même, accessible par une grille latérale, s'organise selon une orientation rituelle stricte : les quelque 7 000 sépultures convergent vers le sud-ouest, afin que le défunt, tourné sur le côté droit, regarde La Mecque. La morphologie des tombes a connu une évolution significative, de l'austérité première à une plus grande mimétique des sépultures françaises traditionnelles en marbre, signe d'une intégration ou d'un synchrétisme culturel. On y observe même le fleurissement à la Toussaint, une curieuse convergence des pratiques. L'histoire du lieu est aussi celle de ses aléas : après une période de relatif abandon, l'AP-HP ayant délaissé l'entretien après 1962, il fut repris en main, non sans heurts. Les transferts de dépouilles vers l'ossuaire, nécessaires pour la gestion de l'espace, ont parfois soulevé des vagues de protestation en 1998-1999, révélant la profonde connexion des vivants à leurs morts, même dans un contexte de concession limitée. Le « carré militaire », inscrit au titre des monuments historiques avec le porche et la mosquée en 2006, rappelle son rôle mémoriel crucial. Il abrite les dépouilles d'une soixantaine de soldats, dont des figures de la 2e Division Blindée et de la 1re Armée Française, témoignant de l'engagement des troupes coloniales. Il est intéressant de noter que cette inscription patrimoniale précède de quelques mois la sortie du film *Indigènes*, qui a ravivé la mémoire collective sur ce sujet. Ce cimetière n'est pas seulement un lieu de repos ; c'est une chronologie de l'immigration française, un palimpseste de destinées. Il recèle les tombes de personnalités diverses : Louafi Bouguera, champion olympique ; le père d'Isabelle Adjani ; mais aussi de nombreux exilés politiques, ministres azéris, princes et princesses ottomans contraints de fuir après l'abolition du califat. Ces noms, parfois illustres, parfois anonymes, dessinent une cartographie des migrations et des bouleversements géopolitiques du XXe siècle. De la princesse Selma Hanımsultan Raouf, héroïne posthume du roman de Kenizé Mourad, aux simples travailleurs venus bâtir la France, Bobigny offre un témoignage éloquent et mélancolique d'une histoire complexe, où l'intention mémorielle initiale s'est transformée en un réceptacle hétéroclite des identités. Un lieu d'une richesse historique et sociologique indéniable, dont la reconnaissance architecturale est finalement advenue, bien que tardivement, pour un ensemble qui fut longtemps plus un marqueur sociétal qu'une œuvre d'art ostensible.