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Hôtel de Cassini

Hôtel de Cassini

32 rue de Babylone, Paris 7e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel de Cassini, tel qu'il se dresse aujourd'hui rue de Babylone, offre l'archétype même de ces demeures parisiennes dont l'identité est moins le fruit d'une genèse unique que d'une stratification d'interventions, de modes, et de compromis financiers. Son origine, en 1768, sous la houlette de Claude Billard de Bélisard pour le marquis Dominique-Joseph de Cassini – un cadet de la lignée d'astronomes, plus enclin aux éclats militaires qu'aux calculs célestes, et manifestement aux difficultés pécuniaires, puisque l'hôtel fut récupéré par ses créanciers – était celle d'une élégance mesurée, un rez-de-chaussée surmonté d'un attique, répondant aux canons classiques de l'ordonnance « entre cour et jardin ». Il est à noter que son épouse, Angélique-Dorothée Babaud, fille de financier et maîtresse notoire de personnalités comme le Prince de Condé, ajoutait une dimension mondaine certaine, si ce n'est économique, à l'entreprise. Son incapacité à honorer ses dettes marque déjà une certaine instabilité de la propriété. Ce premier geste architectural, dont les traces subsistent dans des albums d'époque, fut cependant altéré. Le destin de cette propriété, passant de main en main avec une vélocité presque comique au gré des successions et des spéculations, témoigne de la fluidité du patrimoine parisien d'alors. Il fallut attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour que l'édifice connaisse sa métamorphose la plus décisive. La comtesse de Talleyrand-Périgord, contrainte de quitter son hôtel de Monville, chef-d'œuvre d'Étienne-Louis Boullée promis à la destruction par le percement du boulevard Malesherbes, entreprit une reconstruction quasi intégrale. L'architecte Jean Jacques Nicolas Arveuf-Fransquin fut alors chargé de cette tâche délicate. Plutôt que d'innover, il opta pour un pastiche du style Louis XVI, ajoutant balustrades en pierre de taille et guirlandes de rinceaux, effaçant au passage l'originel perron et s'ingéniant à intégrer dans une nouvelle rotonde sur jardin les superbes boiseries, fragments salvateurs de l'hôtel de Monville. C'est là une pratique d'une certaine époque : le déplacement et la réinstallation d'éléments d'art décoratif, décontextualisant l'œuvre originelle mais lui offrant une seconde vie, certes hybride, dénuée de la cohérence spatiale primitivement pensée par Boullée. L'intérieur, tel qu'il nous est parvenu, est un témoignage de cette recomposition. Le grand salon ovale, dit salle de la Chapelle, enchâsse ces fameuses boiseries de Boullée, une ironie pour un esprit aussi radicalement novateur que le sien. À ses côtés, la salle des Marbres, imaginée par Arveuf-Fransquin comme une ancienne salle à manger, présente des dessus de porte également issus de Monville, noyés dans un décor de marbre griotte dont la pompe Louis XIV contraste parfois avec la légèreté Louis XVI du reste, le tout sur un parquet au point de Hongrie. C'est un assemblage, non une conception unitaire. L'hôtel connut une nouvelle couche de raffinement au début du XXe siècle, sous l'égide de Cecil Blunt et Anna Laetitia Pecci. Rebaptisé Hôtel Pecci-Blunt, il fut alors restauré, les jardins redessinés par Jacques Gréber, fils du sculpteur de la fontaine « La Ronde des enfants », Henri-Léon Gréber. Plus intéressant encore, les intérieurs furent meublés, en partie, par Jean-Michel Frank, apportant une modernité épurée en dialogue, parfois forcé, avec le faste pastiché. Cette intervention de Frank, figure majeure du design des années 20-30, confère à l'édifice une complexité stylistique qui transcende le simple réemploi. De nos jours, après une période d'hôtellerie religieuse, l'Hôtel de Cassini est propriété de l'État depuis 1974, abritant divers services du Premier ministre. Sa vocation est désormais administrative, loin des fastes mondains ou des contemplations astronomiques de son premier commanditaire. Le corps de logis principal, ses façades, ses toitures, ainsi que les salons historiques avec leurs boiseries classées, demeurent inscrits et classés au titre des monuments historiques, protégeant cette superposition d'époques. Seul le bâtiment plus prosaïque, érigé en 1963 en fond de jardin, échappe à cette protection, marquant la limite où l'utilitaire l'emporte sur l'héritage. L'Hôtel de Cassini est ainsi un palimpseste architectural, une sorte de manuel illustré des ambitions et des contraintes traversant deux siècles et demi d'histoire parisienne, où le style et la fonction se sont constamment réajustés, non sans quelques heurts.