Place du Trocadéro-et-du-11-Novembre, avenue du Président-Wilson, avenue Albert-de-Munrue Benjamin-Franklin, Paris 16e
Le site de la colline de Chaillot, bien avant d'accueillir le Palais qui nous occupe, fut longtemps le théâtre d'ambitions architecturales grandioses mais souvent avortées, une succession de projets impériaux et royaux n'ayant jamais dépassé les planches à dessin. C'est dans cette lignée d'éphémère et de provisoire que s'inscrit l'histoire du premier édifice, le Palais du Trocadéro, érigé pour l'Exposition universelle de 1878. Avec ses dômes exotiques et son style jugé rétrospectivement éclectique – voire indéfinissable par Azéma, l'un des futurs architectes de Chaillot –, il détonnait. Jugé obsolète, il fut donc sacrifié sur l'autel d'une modernité triomphante pour l'Exposition de 1937. Le Palais de Chaillot, œuvre des architectes Léon Azéma, Jacques Carlu et Louis-Hippolyte Boileau, se voulait l'incarnation d'un style épuré, d'un « néoclassicisme monumentaliste » caractéristique de l'entre-deux-guerres. Il rompt avec la massivité centrale de son prédécesseur en s'articulant en deux ailes curvilignes, épousant la forme du site, et encadrant désormais un vide central – l'Esplanade des droits de l'homme. Ce geste architectural, audacieux, ouvre une perspective majestueuse sur la Seine et la Tour Eiffel, transformant le bâti en un cadre scénique pour le paysage parisien. Cependant, sous cette façade de monumentalité, se cache une pragmatique réutilisation : l'essentiel de l'ossature de l'ancien Trocadéro fut « enchemisé », doublé et consolidé en béton armé, les murs extérieurs se présentant davantage comme des plaquages de pierre de Bourgogne et reconstituée que comme une sculpture en épaisseur, révélant une certaine superficialité derrière la grandiloquence. Le programme décoratif est d'une richesse ostentatoire, avec une statuaire abondante qui ponctue les façades et les jardins, œuvre d'artistes renommés tels que Paul Belmondo, Léon-Ernest Drivier ou Marcel Gimond. Les célèbres inscriptions du poète Paul Valéry, gravées dans la pierre avec la typographie Peignot de Cassandre, tentent d'infuser au lieu une dimension philosophique, une aspiration à la « Paix et Culture », non sans une certaine ironie tragique lorsque l'on considère le contexte géopolitique de son inauguration. L'Exposition de 1937 offrit d'ailleurs un spectacle poignant : les pavillons de l'URSS et de l'Allemagne nazie se faisant face dans les jardins, l'un couronné par L'Ouvrier et la Kolkhozienne, l'autre par l'aigle au-dessus de la croix gammée. Une toile de fond neutre et imposante pour des démonstrations idéologiques d'une violence annonciatrice. L'édifice lui-même, peu après son achèvement, fut la triste scène de la visite d'Adolf Hitler en juin 1940, alimentant les critiques post-guerre quant à sa proximité formelle avec certaines architectures totalitaires, un parallèle souvent évoqué mais qu'il convient de nuancer, ce type de monumentalité étant alors international. Sous le parvis, le Théâtre national de Chaillot connut une histoire plus agitée. Malgré les efforts initiaux et une décoration confiée à des Nabis comme Bonnard et Vuillard, son acoustique et son décor furent longtemps sujets à controverse. Il fallut attendre l'après-guerre et la direction de Jean Vilar pour qu'il devienne le haut lieu d'un Théâtre National Populaire, parvenant à concilier exigence artistique et accessibilité, avant que des aménagements plus tardifs ne transforment sa grande salle en un espace modulable, effaçant une partie de sa substance d'origine. Le Palais eut aussi une vocation internationale éphémère et surprenante, servant de siège temporaire à l'ONU puis à l'OTAN après la Seconde Guerre mondiale, accueillant même des structures préfabriquées dans ses jardins, une illustration flagrante de la primauté fonctionnelle sur l'esthétique monumentale. Aujourd'hui, abritant la Cité de l'architecture et du patrimoine, le Musée de l'Homme et le Musée national de la Marine, le Palais de Chaillot est une véritable « île aux Musées », son parvis rebaptisé des « Droits de l'homme » en 1985 par François Mitterrand, cherchant à ancrer l'édifice dans une mémoire républicaine et universelle, loin des ambiguïtés de son passé.