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Café Bibent

Café Bibent

5 place du Capitole, Toulouse

L'Envolée de l'Architecte

Le Bibent, niché sur la Place du Capitole à Toulouse, révèle moins l'austérité de sa façade dix-neuviémiste que la profusion ornementale de son intérieur. Cet établissement, fondé vers 1843, a véritablement pris son essor décoratif sous l'influence de la Belle Époque, fortement imprégnée du style Second Empire. L'espace se déploie dans une architecture d'apparat où le stuc, modelé avec une habileté certaine, compose un univers foisonnant : cariatides élégantes, guirlandes florales opulentes et masques à l'expression parfois énigmatique animent les surfaces, enveloppant le visiteur dans une atmosphère de faste. Cet écrin de plâtre et de miroir faillit pourtant disparaître. Au milieu des années 1970, une volonté de modernisation menaça l'intégrité de l'œuvre de Jean Pascal Virebent. L'inscription de son décor intérieur aux monuments historiques en 1975 le sauva, non sans qu'une restauration ultérieure, en 1979, ne sacrifie la polychromie originelle, altérant sa vibrance chromatique. L'agrandissement en 1986, transformant le café en brasserie sur trois niveaux, marqua une phase de transformation. Le lieu, dans cette nouvelle vocation commerciale, sembla s'éloigner de son essence, accueillant une clientèle différente, moins encline à l'esprit initial des cafés d'artistes et d'étudiants. Il fallut attendre une décennie, et une ambitieuse rénovation entre 2009 et 2011, menée par l'architecte du patrimoine Axel Letellier et la décoratrice Béatrice Gayral, pour que le Bibent retrouve une splendeur plus conforme à son passé. Les verts profonds, les rouges intenses et les touches d'or furent scrupuleusement restitués, et les miroirs ainsi que les lustres de Murano, préservés, contribuent à l'effet de profondeur et de magnificence recherché, réactivant une mémoire spatiale par un travail quasi archéologique du décor. Au-delà de ces péripéties esthétiques, le Bibent est aussi un dépositaire d'anecdotes historiques. Il fut le premier café de Toulouse, peut-être de France, à proposer la bière à la pression dès 1861, une innovation qui témoigne d'un certain pragmatisme commercial. Au début du XXe siècle, Jean Jaurès, alors conseiller municipal, y rédigeait ses articles pour La Dépêche. Mais l'histoire révèle une de ses ironies les plus cruelles : c'est sur sa terrasse qu'en 1914, des étudiants serbes affiliés à la Main noire conçurent les plans de l'attentat de Sarajevo, peut-être croisant, à une table voisine, le pacifiste Jaurès. Cette superposition de strates historiques, de changements de mains, d'ambitions esthétiques et d'aléas économiques, confère au Bibent une identité complexe, celle d'un organisme architectural qui, malgré les vicissitudes, continue de s'affirmer comme un point de repère majeur de la vie toulousaine, un lieu où le temps et les événements ont laissé leur empreinte.