102 boulevard du Montparnasse, Paris 14e
L'ambition, souvent, précède l'architecture et la dicte. La Coupole, inaugurée en décembre 1927 sur le boulevard du Montparnasse, ne se contentait pas d'offrir un simple lieu de restauration ; elle se posait en rivale ostentatoire du Dôme voisin, son nom même un affront sémantique. L'édification de cet établissement colossal, défiant les carrières souterraines omniprésentes du sous-sol parisien, relevait déjà d'une problématique spatiale audacieuse. La mise en œuvre d'un tel volume, dans un contexte de forte concurrence, signalait une volonté de monumentalité et d'une esthétique du grand geste. L'inauguration, présidée par le gastronome Curnonsky qui ne manqua pas de souligner que « le 20 [le vin] dissipe la tristesse », fut une fête mémorable, vidant des stocks de champagne jugés immenses et scellant l'apogée d'un Montparnasse en pleine effervescence. Son succès fut immédiat, l'investissement dans un espace généreux et une décoration Art déco somptueuse portant ses fruits. L'intérieur se déploie dans une composition où le luxe des matériaux et l'ampleur des volumes sont manifestes. La salle principale, inscrite aux monuments historiques dès 1988, se caractérise par une démultiplication de piliers et pilastres en Lap, non pas simples éléments porteurs, mais véritables supports d'un art collaboratif. Cette colonnade se transforme en une galerie où l'éclectisme des sensibilités post-cubistes et figuratives des vingt-sept artistes de l'époque se côtoie. L'on y discerne, entre autres figures, le portrait de Joséphine Baker par Victor Robiquet et celui de Georges Duhamel par Marie Vassilieff, témoignages d'une effervescence créative rémunérée, contrairement à la légende tenace, par un honoraire substantiel plutôt que par les libations. Cet esprit d'appropriation artistique ne s'est pas éteint ; il fut même renouvelé avec la fresque de Ricardo Mosner en 1985, fruit d'un concours parmi les tenants de la Figuration libre, succédant à une œuvre altérée, ou encore le 33ème pilier de Michel Bourbon en 1988, revisitant les fantômes du lieu. La présence de la sculpture en bronze 'La Terre' de Louis Derbré, inaugurée en 1993, trônant au centre de l'espace, ajoute une dimension cosmique à ce temple des mondanités. Qu'elle ait pu, initialement, tourner sur elle-même, n'est qu'un détail piquant dans ce décor en perpétuelle, quoique subtile, mutation. Le sous-sol, quant à lui, fut tardivement investi par le dancing, inauguré avec un an de décalage, temple du rythme créole où le Rico's Créole Band œuvra des décennies durant, offrant une contrepoint sonore à l'agitation du rez-de-chaussée. Montparnasse y voyait défiler un aréopage d'intellectuels et d'artistes, de Cocteau à Man Ray, en passant par Giacometti, puis Picasso, Sartre et Beauvoir. C'est ici même qu'Aragon et Triolet auraient scellé leur destin en 1928, et qu'Yves Klein, avec cette touche d'excentricité qui le caractérisait, pratiquait le judo sur la terrasse avant que l'édifice ne se voie affublé d'étages de bureaux, dont la façade en miroirs, ajoutée lors de la reprise par le groupe Flo en 1987, tente, avec un succès mitigé, d'intégrer un modernisme de bon aloi. Cette intervention, qui dénature quelque peu le profil originel, n'a toutefois pas altéré l'inscription du rez-de-chaussée aux monuments historiques dès 1988, garantissant la préservation de son âme originelle. De Simenon à Losey, en passant par les échos du 'Paris est une fête' d'Hemingway, La Coupole demeure, pour le touriste avide d'une nostalgie soigneusement entretenue, le réceptacle d'un mythe, un palimpseste architectural et social où chaque strate recèle une part de l'histoire du Tout-Paris.