125 rue de Stalingrad, Bobigny
L'Hôpital Avicenne, jadis connu sous le nom d'Hôpital franco-musulman, édifié à Bobigny en 1935, s'inscrit dans un paradoxe architectural et historique des plus éloquents. Il fut une manifestation concrète d'une politique coloniale, affichant une bienveillance sanitaire tout en dissimulant une intention de contrôle social et policier des populations nord-africaines immigrées. La genèse de cet édifice, promue par des figures telles qu'André-Pierre Godin, est intrinsèquement liée aux préoccupations de l'État français quant à la surveillance et protection des indigènes de la région parisienne, un euphémisme pudique pour ce qui s'apparentait davantage à une gestion de flux migratoires qu'à une réelle sollicitude universelle. Du point de vue de l'architecture, les concepteurs, Maurice Mantout, également artisan de la Grande Mosquée de Paris, et Léon Azéma, ont livré un complexe pavillonnaire qui se positionne à la croisée des chemins. L'ossature est résolument moderne pour l'entre-deux-guerres, adoptant les principes du béton armé, des volumes parallélépipédiques, une horizontalité affirmée et des toits-terrasses, caractéristiques des édifices hospitaliers dits de transition de l'époque. On y trouve l'intégration des commodités nouvelles telles que monte-charges et ascenseurs, témoignant d'une rationalisation fonctionnelle. Cependant, pour tempérer cette modernité fonctionnelle, et sans doute pour mieux s'adresser à sa population cible, l'ensemble se pare d'un revêtement décoratif d'inspiration néo-mauresque. Des colonnades, des arcs brisés, des enduits blancs et des éclats de céramique verte, jaune ou bleue viennent masquer, ou du moins envelopper, la structure utilitaire. Le porche d'entrée monumental, directement inspiré de la Bab Mansour de Meknès, avec ses mosaïques bilingues, est le point d'orgue de cette synthèse stylistique, un geste architectural à la fois ostentatoire et réducteur, tentant de concilier une façade d'accueil culturel avec des desseins moins avouables. L'opposition initiale du maire communiste de Bobigny et de la population locale, privée d'accès à cet établissement malgré le sacrifice de terrains et la charge des indigents, révèle les compromis sociaux et financiers sous-jacents à ce projet d'utilité publique. L'hôpital, initialement conçu pour 300 lits et dédié aux pathologies spécifiques de l'Afrique du Nord, fut d'abord un outil d'une politique de ségrégation sanitaire. On y transférait de force les patients musulmans des autres hôpitaux parisiens, témoignage peu reluisant des pratiques de l'époque. Ironie du sort, ce lieu de surveillance devint, durant l'Occupation, un foyer de résistance. Le professeur Ali Sakka et l'interne Ahmed Somia, avec la complicité de la mairie de Bobigny, soustraient du matériel médical aux occupants allemands. Plus frappant encore, le service des tuberculeux, redouté des forces d'occupation et vichystes par crainte de la contagion, servit de refuge et de lieu de soins clandestins pour résistants et aviateurs alliés. C'est un retournement subtil, où la fonction originelle de confinement se mue en une protection inattendue. Après 1945, l'hôpital s'ouvre progressivement à tous, s'affranchissant de l'autorité policière pour relever de l'Assistance publique. Le changement de nom en 1978 pour Hôpital Avicenne marque une rupture symbolique forte. Il abandonne l'appellation colonialiste pour embrasser le patronage universel d'une figure de la science et de la tolérance. Cette réappropriation identitaire, saluée par Katia Kukawka comme un moyen de ne pas nier l'histoire tout en s'en dégageant avec force, confère à l'édifice une nouvelle dignité. En 2006, le porche d'entrée et la façade du bâtiment Larrey, ainsi que certains espaces intérieurs, furent inscrits aux monuments historiques, reconnaissance tardive d'une architecture qui, au-delà de ses intentions initiales, témoigne d'une période complexe de notre histoire. Ajoutons que le site est également remarquable pour avoir révélé une nécropole gauloise d'une ampleur européenne, ajoutant des strates de mémoire archéologique à cette institution hospitalière. Et pour l'anecdote plus contemporaine, Jacques Brel y rendit son dernier soupir en 1978, scellant le destin du lieu avec une certaine célébrité inattendue.