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Hôtel Saint-Haure

Hôtel Saint-Haure

27 rue Lhomond, Paris 5e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel de Saint-Haure, ou de Luteaux pour les puristes, offre un spécimen éloquent de cette dualité parisienne, où l'austérité de la rue dissimule souvent les charmes les plus raffinés. Au 27 de la rue Lhomond, dans ce Ve arrondissement où l'histoire palpite encore sous les pavés, l'ensemble se présente d'abord avec une certaine rigueur, celle de l'immeuble sur rue. Sa façade, dépouillée de tout ornement superflu, trahit une vocation plus fonctionnelle qu'ostentatoire, une modestie toute relative où seule une lucarne à foin, avec sa poulie encore visible, suggère une discrète activité domestique révolue. On y voit la marque d'une époque où l'utilitaire ne se souciait guère des grâces superflues, préférant une honnête robustesse à la séduction facile. C'est là une introduction trompeuse à ce qui se révèle à l'arrière. Car c'est bien en s'affranchissant de l'alignement strict de la rue, en s'enfonçant vers le jardin, que l'on découvre la véritable nature de cette propriété. L'hôtel particulier sur jardin, édifié très probablement par Pierre de Vigny dans les années 1730, alors que les dernières réverbérations du Régence cédaient la place à la pleine floraison du style Louis XV, déploie une composition plus étudiée. Deux pavillons à pans coupés encadrent un arrière-corps central, dessinant une façade plus intime, plus délicate, où l'élégance se niche dans le détail. Les baies, loin de la nudité de la façade sur rue, sont ici ornées de mascarons, ces figures grimaçantes ou souriantes qui, avec une pointe de malice, animent la pierre. Les arcades centrales, quant à elles, soutiennent un balcon élégant, porté par des consoles généreusement sculptées, manifestant un goût pour le rocaille qui, sans exubérance excessive, affirme une certaine aisance. L'architecture témoigne ici d'une recherche d'équilibre entre la monumentalité héritée du Grand Siècle et la légèreté des Lumières naissantes, une discrète sophistication typique de l'hôtel entre cour et jardin. L'histoire des lieux est à l'image de cette architecture : pleine de volte-face. Acquis en 1731 par Étienne Le Ménestel de Hauguel, marquis de Luteaux, l'hôtel passa, après la disparition de ce dernier à Fontenoy en 1745, aux mains d'un héritier pour le moins inattendu : l'abbé Joseph Grisel, écrivain ascétique et supérieur des Dames de Sainte-Aure. Un certain paradoxe s'esquisse ici : l'austérité de la vocation monastique se confrontant au raffinement d'une demeure aristocratique. L'hôtel, confisqué à la Révolution, retrouva d'ailleurs une vocation religieuse entre 1845 et 1906, preuve de sa capacité à s'adapter aux contingences des siècles. Plus près de nous, l'immeuble sur rue faillit bien disparaître dans les méandres des plans d'alignement des années 1930, une fatalité urbaine qui menaçait alors de nombreux témoignages du passé. Ce fut l'architecte Albert Laprade, figure éclectique du XXe siècle, qui lui offrit une seconde vie. Non content de le restaurer, il en fit sa propre demeure jusqu'à sa mort en 1978. Cette appropriation personnelle par un architecte de renom, dont la sensibilité moderniste n'excluait pas un profond respect pour le patrimoine, est en soi une anecdote révélatrice. Elle souligne l'attrait intemporel de ces résidences et la conviction que, parfois, la meilleure des sauvegardes passe par une réhabilitation vivante. Reste que le jardin, jadis plus étendu, a été amputé d'une part significative, laissant un goût amer de ce que le Paris du progrès a coûté au Paris de l'intime, un tribut discret mais palpable à l'évolution urbaine.