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Hôtel de Lalande

Hôtel de Lalande

39 rue Bouffard, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel de Lalande à Bordeaux, bien au-delà d'une simple demeure du XVIIIe siècle, offre une fascinante illustration des fortunes fluctuantes et des transformations urbaines. Érigé en 1778 par l'architecte Étienne Laclotte pour Pierre de Raymond de Lalande, conseiller au Parlement, cet hôtel particulier est un spécimen de l'opulence de la noblesse de robe bordelaise, une fortune d'ailleurs édifiée en partie grâce aux revenus substantiels issus de plantations de café et de canne à sucre à Saint-Domingue, une réalité économique souvent ignorée par la pierre. La façade, d'une composition classique et ordonnée, dévoile un corps de logis central de cinq travées et trois niveaux, rehaussé d'un rez-de-chaussée légèrement surélevé. Les deux avant-corps latéraux, abritant les escaliers, sont ornés de chaînes d'angle à refends et de frontons triangulaires à denticules, retenant des guirlandes de feuilles de chêne. L'accès par une porte cochère s'ouvre sur une cour pavée en demi-lune, créant un effet théâtral saisissant, comme une scène préparant l'entrée dans un monde de représentation. La vie du bâtiment ne s'arrête pas à ses premiers occupants. Après la Révolution, l'hôtel connaîtra une série de propriétaires et de locataires successifs, dont le secrétaire d'État de Napoléon, avant d'être acquis par la ville en 1878. Il connut alors une mutation des plus singulières, passant de résidence aristocratique à siège des services de police et de mœurs, puis à prison municipale, érigée à l'arrière sur l'emplacement du jardin. Marius Faget, l'architecte de la ville, conçut ce « dépôt de sûreté » pour des marins et des femmes, un contraste saisissant avec la grandeur initiale. En 1924, le corps de logis principal est converti en « musée d’Art ancien ». Une décision muséographique notable fut celle de reconstituer des intérieurs du XVIIIe siècle. Loin d'une préservation stricte, il s'agissait d'un assemblage : les boiseries de plusieurs hôtels particuliers bordelais démantelés, comme le salon Vert et des Singeries de l'hôtel de Gascq aux courbes rocaille, ou le salon Jaune de l'hôtel Dudevant aux allégories néoclassiques du Commerce et des Sciences, furent restaurées et réinstallées. Cette démarche, initiée par Paul Courteault, visait à donner une idée, certes idéalisée, de l'art de vivre de l'époque. C'est donc moins un témoignage direct qu'une interprétation curatée. Le musée, devenu « des Arts décoratifs » en 1955, puis enrichi de la dimension « Design » en 2013 sous l'impulsion de Constance Rubini, continue d'évoluer, affichant une volonté de dialogue entre le passé et la création contemporaine. L'une des anecdotes les plus poignantes concerne le legs Bonie. Édouard Bonie, un collectionneur bordelais, légua sa maison et sa collection à la ville en 1895, avec des conditions strictes et une vision très personnelle du musée. Hélas, après quelques années d'engouement, la maison-musée fut abandonnée, les collections dispersées, et le bâtiment lui-même détruit en 1983 par des travaux d'urbanisation, soulignant la fragilité des intentions philanthropiques face aux impératifs urbains. Aujourd'hui fermé pour une rénovation majeure, l'Hôtel de Lalande, avec son passé tumultueux et ses multiples identités, demeure un édifice emblématique des complexités historiques et architecturales de Bordeaux, un écrin précieux bien que remanié, témoin silencieux des flux financiers et des choix esthétiques de son temps.