Rue Claude-Groulard Rue Louis-Thubeuf, Rouen
L'église Saint-Gervais de Rouen se présente aujourd'hui comme un assemblage historique d'une complexité peu commune, où le bâti contemporain s'enracine dans des strates enfouies, révélant la persévérance d'un lieu sacré. L'édifice visible, achevé entre 1868 et 1874, œuvre des architectes Martin Pierre et Marical, adopte un style néoroman, caractérisé par ses voûtes d'ogives, un choix architectural qui évoque un désir de renouer avec une tradition médiévale, sans pour autant en embrasser la rudesse originelle. Cette structure remplace une série ininterrompue de prédécesseurs, dont le plus ancien, un prieuré dépendant de l'abbaye de la Trinité de Fécamp, fut initialement érigé hors les murs de la cité. Le véritable intérêt de Saint-Gervais réside cependant sous le chœur actuel, où se déploie une crypte rectangulaire, antérieure à l'an mil. Ce vestige archaïque, d'une valeur historique inestimable, se trouve classé au titre des monuments historiques et atteste d'une occupation funéraire ancienne, un grand cimetière antique et paléochrétien ayant jadis recouvert la zone. C'est ici même que la tradition place la sépulture des premiers évêques, conférant au site une profondeur temporelle considérable, des sarcophages ayant d'ailleurs été exhumés et exposés, comme pour rappeler cette permanence des lieux. L'histoire de l'édifice est une chronique de destructions et de renaissances. Donnée à l'abbaye de Fécamp en 1020 ou 1026, transformée en prieuré en 1066, Saint-Gervais a connu des heures illustres, accueillant Guillaume le Conquérant pour ses derniers jours en 1087, une anecdote qui ancre l'édifice dans la grande histoire normande. Saint Thomas de Canterbury y séjourna également, et les rois Henri II et Louis VII y firent halte. Mais ce prestige ne la protégea pas des vicissitudes. Démolie en 1418 pour des raisons stratégiques avant le siège anglais, rebâtie en 1434, elle fut ensuite mutilée lors des troubles civils et religieux du XVIe siècle, puis sous le siège d'Henri IV en 1591. Chaque siècle a laissé sa marque, dans une succession de reconstructions partielles, comme celle menée par François Lachausse en 1595, ou les multiples refontes du clocher, détruit en 1606, reconstruit en 1673, puis à nouveau rasé en 1683. Au XIXe siècle, avant la reconstruction totale, l'église subit des extensions, avec l'ajout d'un collatéral nord en 1838 et l'agrandissement de celui du sud en 1846, signe d'une paroisse en pleine évolution et d'une tentative d'adaptation aux besoins d'alors. La reconstruction finale de la fin des années 1860, si elle sacrifia la majeure partie de l'édifice antérieur, eut la sagesse de préserver la crypte. Elle s'enrichit ensuite d'une fresque du chœur due au peintre Savinien Petit, encadrant une croix de représentations de figures tutélaires, parmi lesquelles saint Thomas Becket et saint Gervais lui-même. Un ouragan en 1876, peu après son achèvement, rappela la fragilité des ouvrages humains face aux éléments. L'orgue, un instrument du réputé Cavaillé-Coll de 1889, confère enfin à l'espace intérieur une dimension sonore notable, témoignage d'une tradition musicale qui accompagne l'architecture. Saint-Gervais, en définitive, est moins un monument singulier qu'une chronique pétrifiée des âges, chaque pierre racontant une page de l'histoire de Rouen.