21 place des Vosges, Paris 3e
L'Hôtel du Cardinal de Richelieu, sis au 21 de la Place des Vosges, n'est pas tant la demeure originelle du célèbre ministre que l'un des nombreux pavillons qui composent le grand ordonnancement de ce qui fut, en son temps, la Place Royale. Cette dernière, œuvre d'une ambition urbanistique pionnière du début du XVIIe siècle sous Henri IV et Louis XIII, imposa un modèle de façade homogène, une régularité implacable qui subsumait les singularités de chaque propriétaire sous un décorum collectif de brique rouge et de pierre calcaire. C'est une architecture qui, par sa sobriété et son rythme, établit les canons du classicisme parisien. La Place Royale fut, de fait, la première véritable place organisée de la capitale, un acte fondateur pour l'urbanisme français, où l'individualité de l'hôtel particulier se fondait dans une unité urbaine orchestrée par le pouvoir royal. Cette dialectique entre le privé et le public, le pavillon individuel et l'ensemble ordonnancé, confère à l'endroit une gravité architecturale certaine. Ironiquement, le cardinal Armand Jean du Plessis de Richelieu n'y résida jamais, une désuétude nominale assez courante pour ces demeures prestigieuses qui, par association ou filiation lointaine, acquièrent une renommée posthume. Il fut plutôt la propriété de Robert Aubry en 1610, lequel y logea le maréchal de Brézé, beau-frère du cardinal, instaurant ainsi un lien ténu mais suffisant pour la postérité et justifiant un patronage indirect. L'architecture de l'hôtel, comme celle de ses voisins, est emblématique de cette première classicisation française : les arcades du rez-de-chaussée, offrant une promenade couverte, structurent un socle puissant, surmonté de deux étages percés de fenêtres régulières, le tout couronné par des toitures en ardoise à forte pente, percées de lucarnes. C'est un jeu savant entre le plein de la maçonnerie et le vide des ouvertures, une composition rigoureuse mais non dénuée d'une certaine chaleur, conférée par l'usage judicieux de la brique de parement alternant avec les chaînes de pierre. L'hôtel connut toutefois une véritable consécration richelieuesque par le Maréchal-duc de Richelieu, arrière-petit-neveu du cardinal, qui en fit l'acquisition en 1659 pour la somme non négligeable de 167 000 livres. Son geste, plus qu'un simple achat immobilier, fut une affirmation de lignée et de puissance, une stratégie d'accroissement patrimonial et social typique de l'Ancien Régime. Il étendit même son domaine en acquérant l'hôtel voisin au prince de Guise, consolidant son emprise sur ce pan de la place, et épousant, par surcroît, la fille de ce dernier en 1734. Ces murs furent témoins de la fin d'une existence noble, celle de la grande-duchesse de Toscane, qui y rendit son dernier soupir en 1721. Plus tard, au XIXe siècle, une présence plus modeste mais non moins illustre vint animer les annexes : Alphonse Daudet, dit-on, y aurait résidé dans la cour en 1877, ajoutant une couche d'histoire littéraire à cette demeure déjà chargée de la grandeur passée. Les façades et toitures, reconnues dès 1920 comme monuments historiques, suivies plus tard par la galerie, la toiture sur cour et l'escalier en 1958, attestent de la valeur patrimoniale incontestable de cet ensemble. Elles rappellent la persistance d'une vision urbanistique et architecturale qui, malgré les vicissitudes des propriétaires et des époques, demeure un témoignage éloquent de l'ambition monarchique et de l'art de bâtir au Grand Siècle. L'Hôtel du Cardinal de Richelieu, au-delà de son nom quelque peu usurpé, incarne cette persévérance de l'esprit classique français dans un cadre urbain qui, quatre siècles plus tard, continue de susciter une certaine admiration contenue pour sa cohérence et sa dignité.