45-47 rue Descartes 4 rue Thouin 60-68 rue du Cardinal-Lemoine rue Clovis, Paris 5e
L'enceinte de Philippe Auguste, dont l'érection fut ordonnée à la fin du XIIe siècle, se présente aujourd'hui moins comme un vestige ostentatoire que comme la ligne fantôme d'un Paris ancien. Sa matérialité, diffuse, presque évanouie, façonne encore, en sous-main, la trame urbaine de la capitale, un legs plus cartographique qu'architectural, où le tracé des rues conserve la mémoire d'une frontière disparue. Cette fortification, deuxième enceinte médiévale, fut avant tout un impératif stratégique, une réponse prosaïque aux craintes d'un roi Philippe Auguste avant son départ pour la troisième croisade. Il s'agissait de prémunir Paris des Plantagenêts. Le choix de fortifier la rive droite de 1190 à 1209, avant la rive gauche (1200-1215), n'était pas fortuit. Il traduisait une géopolitique alors prégnante : la menace venait de l'ouest et du nord-ouest, de cette Normandie anglaise qui justifiait même l'érection du Louvre, non pas palais, mais robuste forteresse, comme sentinelle avancée sur la Seine. L'ambition n'était pas seulement défensive ; l'enceinte englobait de nouveaux bourgs, encourageant un développement urbain significatif, transformant Paris en un centre de pouvoir et d'érudition, malgré la relative modestie des moyens initiaux. L'absence de fossés extérieurs à l'origine, pour des raisons d'aménagement des voiries, soulignait une pragmatique de construction, voire un compromis sur l'intégralité de la défense. D'une hauteur respectable, entre six et neuf mètres avec parapet, et d'une épaisseur substantielle de quatre à six mètres à la base, la muraille était un ouvrage de moyen appareil, composé de deux parements remplis d'un blocage de pierres et de mortier. Le chemin de ronde, large d'environ deux mètres, permettait la circulation des hommes. Soixante-treize tours semi-cylindriques, réparties avec une certaine régularité (55 à 60 mètres d'intervalle), flanquaient le rempart, sans jamais déborder vers l'intérieur de la ville, signe d'une conception axée sur la seule projection extérieure de la défense. Leur diamètre et hauteur, une quinzaine de mètres, dénotaient une robustesse utilitaire. Notons la légère supériorité défensive des tours de la rive gauche, dotées d'archères au niveau inférieur, une adaptation aux besoins défensifs de cette partie de la ville, moins stratégique initialement. Quatre tours d'angle monumentales, de 25 mètres de haut et 10 mètres de diamètre, veillaient sur la Seine : la Tour du Coin et la Tour de Nesle à l'ouest, la Tour Barbeau et la Tournelle à l'est. Leur fonction fluviale était cruciale : des chaînes massives, tendues entre elles, barraient le fleuve, un dispositif de contrôle maritime des plus archaïques mais efficace. Les portes, quatorze initialement, puis davantage avec les poternes, représentaient des points névralgiques. Celles de la rive droite, quadrangulaires, étaient de puissantes tours-portes, tandis que celles de la rive gauche présentaient un petit châtelet débordant vers l'intérieur, suggérant une hiérarchie ou une évolution des techniques. Le financement, un coût d'environ 20 000 livres pour l'ensemble, n'était pas démesuré au regard des recettes royales, mais l'implication des bourgeois de Paris, contribuant notamment à la porte Barbette, témoigne d'un engagement citadin non négligeable. L'enceinte de Philippe Auguste ne fut pas, contre toute attente, immédiatement supplantée par celle de Charles V sur la rive droite. Elle fut même jugée en 1434 « moult fors et espes que on y menroit bien une charrette dessus », un témoignage éloquent de sa robustesse, et un rappel de la pérennité parfois inattendue des ouvrages médiévaux. La rive gauche, demeurant longtemps moins dense, conserva son enceinte d'origine jusqu'au XVIe siècle, simplement adaptée aux nouvelles menaces, avec des fossés élargis, des barbacanes et un chemin de ronde pour l'artillerie. Sa disparition fut progressive, presque indifférente. François Ier, dès 1533, autorisa la démolition des portes et la location des terrains, amorçant un démantèlement lent et fragmentaire. Les fossés, loin de leur vocation défensive, devinrent d'insalubres égouts à ciel ouvert, révélant la transience des fonctions urbaines. Au XVIIe siècle, les dernières portes furent rasées, et l'enceinte s'effaça, se fondant dans le tissu urbain qu'elle avait créé et protégé, devenant ce qu'elle est aujourd'hui : une discrète empreinte. Les vestiges actuels sont pour l'essentiel incorporés, comme des cicatrices oubliées. La plus spectaculaire, rue des Jardins-Saint-Paul, avec la Tour Montgomery – dont l'histoire retient l'emprisonnement du capitaine qui blessa Henri II lors d'une joute, ajoutant une touche romanesque à une structure éminemment pragmatique. D'autres, plus humbles, se devinent dans des caves, des murs mitoyens, ou les alignements obliques de certaines rues, tel le 7 bis du boulevard Saint-Germain ou la rue Soufflot, témoins muets d'une frontière disparue. C'est l'urbanisme même qui en a gardé la mémoire, un palimpseste discret où l'ancienne muraille, bien que rasée, dicte encore ses lignes directrices au Paris contemporain.