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Église Saint-Vincent-de-Paul

Église Saint-Vincent-de-Paul

place Franz-Liszt square Aristide-Cavaillé-Coll rue Bossuet rue Fénelon, Paris 10e

L'Envolée de l'Architecte

L'église Saint-Vincent-de-Paul, juchée avec une certaine emphase au sommet d'une butte du 10e arrondissement, ne se contente pas de marquer le paysage urbain ; elle le domine, s'affirmant comme un point d'ancrage visuel et historique pour un quartier façonné au XIXe siècle. Conçue initialement par Jean-Baptiste Lepère, elle est devenue, sous la houlette de son gendre Jacques Hittorff, un palimpseste architectural éloquent, témoin des ambitions et des compromis d'une époque. La gestation, lente et parsemée d'interruptions – entre pénurie de crédits et la Révolution de 1830 – a finalement accouché d'un édifice qui, bien que fidèle à la lignée néo-classique, s'autorise des libertés singulières. Hittorff, reprenant le chantier en 1831, infléchit radicalement le projet initial, dont une médaille de l'époque nous rappelle l'idée d'un clocher unique. Il opte pour la composition à deux tours que nous connaissons, et façonne une façade monumentale, héritée des temples antiques, avec son vaste péristyle corinthien et son fronton sculpté par Charles-François Lebœuf-Nanteuil. Ce dernier y déploie une Apothéose de saint Vincent-de-Paul, un programme iconographique classique mis en scène avec une grandiloquence qui se voulait édifiante. L'aménagement urbain environnant, avec la place Franz-Liszt se muant en un parvis et le système de rampes aujourd'hui végétalisées, est une innovation remarquable d'Hittorff, facilitant l'accès tout en conférant à l'édifice une solennité quasi théâtrale. Ce dispositif souligne l'ascension vers le sanctuaire, non seulement physique, mais aussi symbolique. L'intérieur, de plan basilical, déploie une richesse décorative qui culmine avec la frise peinte par Hippolyte Flandrin. Cette procession de cent-soixante saints et saintes, s'étirant avec une persévérance remarquable le long de la nef entre les deux étages de colonnes, constitue un véritable catéchisme pictural d'une ampleur peu commune. Le maître-autel, œuvre du sculpteur François Rude, ancre le sanctuaire dans une tradition sculpturale puissante, tandis que les chapelles latérales accueillent les toiles marouflées de William Bouguereau, ajoutant une touche académique à l'ensemble. L'édifice est également un manifeste de l'utilisation de la fonte ornementale, voulue par Hittorff et réalisée par la fonderie Calla, dont on admire les grilles, les fonts baptismaux, et la porte monumentale, prouvant que l'esthétique classique pouvait parfaitement s'accommoder des matériaux et techniques industriels de son temps. Mais c'est sans doute l'audace polychrome d'Hittorff qui a le plus marqué les esprits. Son intention de parer une grande partie de la façade de plaques de lave émaillée, peintes par Pierre-Jules Jollivet, fut saluée puis fustigée. La nudité de certains personnages, jugée indécente par la pudibonderie de l'époque, provoqua un scandale tel que les plaques furent retirées dès 1861. Il fallut attendre l'année 2011 pour qu'elles soient restaurées et replacées, restituant enfin la vision originelle de l'architecte pour une façade chatoyante. L'église n'a pas été épargnée par les aléas de l'histoire, subissant sept obus sur ses clochetons durant la Commune de Paris, témoignant de sa résilience. Au-delà de son architecture, l'église abrite un grand orgue majestueux d'Aristide Cavaillé-Coll, véritable joyau sonore dont Louis Braille lui-même fut titulaire. Le monument, enfin, a acquis une curieuse postérité cinématographique : Louis Malle, dans "Zazie dans le métro", s'amuse à la faire confondre par ses protagonistes avec d'autres monuments parisiens, une ironie plaisante soulignant son intégration si organique au tissu urbain qu'elle en devient presque interchangeable, tout en affirmant discrètement son caractère singulier.