Voir sur la carte interactive
Hôtel Fenwick

Hôtel Fenwick

1 cours Xavier-Arnozan, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

Au cœur des Chartrons, à Bordeaux, l'Hôtel Fenwick se dresse comme un témoin singulier des turbulences révolutionnaires. Sa construction, débutée en 1793 pour s'achever en 1800, s'inscrit en effet dans une période où l'effervescence bâtisseuse bordelaise s'était considérablement apaisée. Ce fait même lui confère une importance non négligeable, le positionnant comme l'une des rares demeures de prestige érigées en ces temps incertains. Commandité par Joseph Fenwick, négociant d'huile de baleine et premier consul des États-Unis nommé par George Washington, l'édifice de Jean-Baptiste Dufart révèle une dualité fonctionnelle pragmatique : un lieu de commerce au rez-de-chaussée, avec boutiques et entrepôt, des bureaux au premier étage, et la résidence privée du consul et de sa famille aux niveaux supérieurs. Une superposition des usages qui évoque la vie des grands armateurs-négociants de l'époque, où l'économie et le domestique s'entrelaçaient étroitement. L'emplacement, choisi pour son avantage stratégique avec une vue imprenable sur la Garonne, est souligné par la présence de deux pavillons carrés sur la toiture d'ardoise, astucieusement conçus pour guetter le retour des navires. Un détail fonctionnel, presque industriel, intégré avec une certaine discrétion à l'esthétique générale. La façade elle-même, avec ses persiennes, manifeste une inspiration des architectures coloniales américaines du XVIIIe siècle, un clin d'œil direct aux origines de son commanditaire et une importation stylistique alors peu courante en Europe. Cet aspect discret de l'extranéité apporte une touche de particularisme au classicisme bordelais ambiant. Le remaniement de la porte principale vers 1870, sous la direction de Charles Durand, y ajouta deux sculptures de bateaux. Ces navires, d'une minutie remarquable, semblent littéralement s'extraire de la pierre, arborant des pointes défensives et un rostre, symboles d'une puissance maritime et commerciale que Bordeaux chérissait. À l'intérieur, l'escalier, de facture Louis XVI et baigné de lumière par une grande verrière, est une pièce maîtresse. Ses marches, dont la largeur diminue à mesure que l'on s'élève, suggèrent avec une élégance toute classique la hiérarchie sociale et l'accès progressif aux sphères privées de la demeure. Cette symbolique, bien que subtile, offre une lecture fine des codes de l'époque. Dans la cage d'escalier, un soleil doré irradiant depuis une étoile à treize branches affirme sans ambiguïté les liens du lieu avec les treize premiers États américains, une déclaration visuelle de la nouvelle république. Classé aux Monuments historiques dès 1935, l'hôtel a connu plusieurs vies. Après la Première Guerre mondiale, il fut l'agence régionale de la Compagnie générale transatlantique pendant six décennies, preuve de sa capacité à s'adapter aux mutations économiques et urbaines. Aujourd'hui siège d'une entreprise du numérique, l'Hôtel Fenwick, au-delà de sa prestance architecturale, continue d'incarner une certaine résilience, un fil ininterrompu entre le commerce maritime du XVIIIe siècle et l'économie digitale contemporaine, toujours ancré dans le paysage urbain bordelais.