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Cité Bergère

Cité Bergère

1 à 11, 2 à 18 cité Bergère 21, 23 rue Bergère 6 rue du Faubourg-Montmartre, Paris 9e

L'Envolée de l'Architecte

La Cité Bergère, discrète artère du IXe arrondissement, incarne avec une certaine modestie cette typologie urbaine si particulière à Paris que sont les "cités" et les "passages". Érigée en 1825, sous l'appellation moins évocatrice de "passage Montmartre", puis rebaptisée en 1842, elle s'inscrit dans cette floraison des voies semi-publiques qui ponctua le tissu urbain parisien de la première moitié du XIXe siècle, une réponse pragmatique aux besoins de densification et de circulation, avant l'ère des grandes percées haussmanniennes. Elle constitue un témoignage des aménagements fonciers de la Restauration, où l'initiative privée, souvent mue par la spéculation, cherchait à optimiser l'usage des parcelles. L'architecture de la Cité Bergère se distingue par une fonctionnalité sans fioritures. Ses façades, d'une simplicité toute utilitaire, épousent la ligne droite de l'emprise foncière, présentant un alignement régulier de baies dont l'ornementation se réduit à l'essentiel : des encadrements discrets, parfois rehaussés d'une modeste moulure. Le soubassement en pierre de taille, classique des constructions parisiennes de l'époque, cède rapidement le pas à des enduits clairs, percés de fenêtres dont la rythmique révèle une occupation mixte, à la fois résidentielle et commerciale légère. Le vide central de la cité, cette mince entaille entre les corps de bâtiments, offre un axe de circulation piétonne dont la lumière zénithale, bien que filtrée par la hauteur des édifices, confère une atmosphère de quiétude relative, un répit loin de l'agitation des grands boulevards avoisinants. La dialectique entre l'espace public de la rue et l'intimité des habitations s'y exprime avec une nuance particulière ; l'intérieur des parcelles s'ouvre sur cette voie semi-privée, transformant les façades internes en une sorte de scène urbaine domestiquée. Le nom de "Bergère", lié à ce Jean Bergier, maître teinturier, qui possédait jadis sur ces terres de labour une portion de bail de l'Hôtel-Dieu, nous rappelle l'ancienne vocation rurale de ce faubourg, avant que l'urbanisation n'y imprime son sceau définitif. L'histoire sociale de la cité est également riche : le numéro 1 fut, un temps, le siège d'une certaine effervescence intellectuelle, abritant l'administration de journaux satiriques illustrés tels que "Le Petit Caporal" et "Le Droit du peuple illustré" de 1876 à 1923. On peut imaginer les discussions animées, les effluves d'encre fraîche et le bouillonnement d'idées critiques qui émanaient de ces bureaux, témoignages d'une presse parisienne souvent acerbe et toujours vivace, nichée dans les replis discrets de la ville. Plus tard, en 1938, le numéro 12 eut l'honneur d'accueillir Saoud l'Oranais, violoniste et compositeur de musique arabo-andalouse, dont la présence, même fugace, évoque un Paris cosmopolite, réceptacle des talents venus d'ailleurs, et dont l'influence musicale traversait alors les frontières. La Cité Bergère n'a jamais prétendu à la grandiloquence des passages les plus célèbres. Elle est restée fidèle à son statut d'artère modeste, utile, reflétant les ambitions et les contraintes d'une époque. Sa persistance, malgré les transformations urbaines qui ont remodelé tant de ces structures, en fait un vestige précieux, une sorte de palimpseste urbain où s'entremêlent les strates de l'histoire parisienne, de la spéculation foncière à la vie intellectuelle et artistique, tout cela sous le voile discret d'une architecture sans fard.