8 rue du Faubourg-Montmartre, Paris 9e
L'édifice sis au 8, rue du Faubourg-Montmartre, dont la vocation première fut, en 1912, celle d'un simple Gaumont Color, incarne avec une certaine éloquence la plasticité des architectures de spectacle parisiennes, contraintes par les évolutions des mœurs et des technologies. Ce bâtiment, loin d'une singularité formelle manifeste à première vue, doit sa notoriété à une succession d'incarnations, révélant moins une cohérence stylistique qu'une formidable capacité de réinvention fonctionnelle face aux caprices du divertissement et aux contingences financières. Dès 1923, sous l'égide d'Oscar Dufrenne et Henri Varna, il se mue en un Palace Music-Hall, inaugurant une période où la provocation scénique – telle cette revue « Toutes les femmes » et la sulfureuse danseuse Zulaïka – servait admirablement la notoriété et le remplissage des fauteuils. Les décors, d'une opulence croissante, attestent d'une esthétique de l'excès, cherchant à transcender l'ordinaire par le spectacle permanent. La conversion temporaire en salle de cinéma projetant des œuvres expérimentales en 1931, puis le tragique assassinat d'Oscar Dufrenne en 1933, ont ponctué cette ère d'un macabre épilogue. Après une période sous le nom d'Alcazar de Paris et une activité durant l'Occupation, l'édifice connut un lent déclin jusqu'à frôler l'abandon. C'est en 1973 que Michel Guy le choisit pour le Festival d'automne, prélude à sa classification comme monument historique, reconnaissance *a posteriori* de son mérite davantage historique que purement architectural à ce stade de délabrement. C'est pourtant en 1978, sous l'impulsion de Fabrice Emaer et la maîtrise d'œuvre de Patrick Berger, que le lieu retrouve une véritable résonance, se réinventant en temple nocturne, le fameux club « Le Palace ». L'entreprise n'était pas de construire, mais de recomposer, de redonner vie à un décor préexistant, celui des années 1930, avec une ferveur que d'aucuns jugeront dispendieuse. Le choix de teintes « rouge et or » pour les costumes du personnel signale une volonté d'affirmer une identité visuelle forte, orchestrée, théâtrale – une scénographie de la fête qui n'avait rien de fortuit. Roland Barthes lui-même, en observateur sagace des phénomènes culturels, perçut dans cette synthèse de « plaisirs ordinairement dispersés » l'utopie d'un lieu autosuffisant, une « Fête » distincte de la simple « Distraction ». Le Privilège, espace plus confiné et exclusif conçu par Gérard Garouste sur les conseils d'Andrée Putman, offrait une sorte de « boîte dans la boîte », soulignant la hiérarchie subtile des espaces sociaux au sein même de l'hédonisme palacien. La disparition ultérieure de ces aménagements, au gré des passations, illustre la fragilité des architectures d'intérieur face aux impératifs commerciaux changeants. Cette période fut un creuset culturel, des débuts de la culture gay aux défilés de mode audacieux, où les catégories sociales et artistiques semblaient se diluer, au moins le temps d'une nuit. L'impact fut tel que son nom fut rapidement inscrit dans le lexique de la pop culture, de Trust à The Clash, ou même chez Renaud, témoignant de son statut de marqueur social indéniable. La mort de Fabrice Emaer en 1983 marqua la fin d'une époque, et le lieu sombra dans des difficultés récurrentes, marquées par des fermetures administratives liées à des trafics de stupéfiants, illustrant une gestion souvent aussi tumultueuse que les nuits qu'il abritait. Après une parenthèse d'abandon et l'occupation par un squat, l'édifice, fidèle à sa nature protéiforme, a de nouveau été racheté et réhabilité par les frères Vardar, redevenant une salle de spectacle plus conventionnelle. Cette ultime mutation, accueillant désormais humoristes ou expositions immersives, révèle la permanence d'une structure spatiale capable d'absorber les vagues successives des divertissements, même si l'éclat subversif des années Emaer semble désormais un lointain écho, relégué au panthéon des mythes urbains.