8 rue de Cheverus, Bordeaux
À Bordeaux, au huit de la rue Cheverus, l'Hôtel Lecomte de Latresne se dresse, témoignage architectural d'une ambition patricienne du milieu du XVIIIe siècle. Il n'est pas le premier édifice à occuper ce site ; une demeure du XVIe siècle l'avait précédé, un souvenir lointain presque effacé par les siècles d'appropriation et de transformation. C'est Jean-Baptiste Lecomte, marquis de Latresne, figure parlementaire et propriétaire foncier avisé, qui en commande la reconstruction à André Portier entre 1754 et 1756. L'architecte, déjà connu pour avoir œuvré aux portes de la ville, signe ici une œuvre typique de l'hôtel particulier bordelais, mais non sans singularités et, surtout, non sans les vicissitudes du temps. L'édifice adopte un plan en H, configuration classique qui permet d'organiser les espaces autour d'une cour d'honneur et de séparer les fonctions de représentation des dépendances. Les façades extérieures furent animées par les mascarons et les frontons de Claude-Clair Francin, un répertoire ornemental dans la veine rocaille, conférant à la pierre une certaine légèreté. À l'intérieur, les dessus-de-porte, attribués à Claude Joseph Vernet, devaient apporter une touche de raffinement pictural, participant à l'illusion d'un confort bourgeois sans ostentation excessive. Le corps de logis principal distribuait au rez-de-chaussée des salons de réception, une salle à manger attenante à une cuisine, et les appartements de maître au premier étage, reléguant, comme il se doit, les domestiques sous les combles. Une hiérarchie spatiale rigoureuse, dictée par les usages sociaux de l'époque. Le financement de cette entreprise colossale est à l'image des fortunes de l'époque : fruit d'une habile gestion viticole dans le Médoc, mais surtout nourri par une dot conséquente et un héritage substantiel de quatre-vingt-cinq mille livres issu d'un oncle, gouverneur des îles françaises d'Amérique. Ces sommes témoignent des capitaux considérables mobilisés pour l'affirmation sociale, souvent liés aux dynamiques commerciales et coloniales de Bordeaux. L'hôtel, une fois achevé, fut le théâtre de la vie de son commanditaire, qui y décéda en 1765, puis de son épouse jusqu'à la fin de ses jours en 1782. La Révolution vint cependant troubler cette quiétude aristocratique. L'hôtel, séquestré et laissé à l'abandon, subit les outrages du temps, avant de retrouver son propriétaire, ou du moins son fils, dans un état de dégradation notable. Il connut ensuite une série de reventes, dont l'une, plus singulière, le transforma en palais archiépiscopal. L'archevêque Jean Lefebvre de Cheverus y résida, mais son successeur, Ferdinand-François-Auguste Donnet, trouva les lieux fort peu commodes et humides, préférant une résidence plus salubre. Anecdote révélatrice des exigences de confort qui prenaient le pas sur la grandeur ostentatoire d'antan. C'est en 1859 que l'hôtel entame sa mue la plus radicale : acquis par l'imprimeur Élie Gustave Gounouilhou, il est alors dénaturé par l'adjonction d'un vaste hangar d'imprimerie, amputant une grande partie de son jardin. Le cadre originel, avec ses remises et ses écuries en retour sur le jardin, fut sacrifié à l'efficacité industrielle du journal La Gironde, puis de Sud Ouest. Aujourd'hui, après que le journal a déserté les lieux, l'hôtel, inscrit aux monuments historiques en 2012, a été réhabilité. Il est désormais un immeuble de rapport, divisé en appartements, une agence d'architectes d'intérieur occupant une partie du rez-de-chaussée. Cette dernière incarnation illustre la capacité d'adaptation des édifices anciens, mais aussi leur constante transformation. De la résidence noble au centre de presse, puis à l'habitat collectif, l'Hôtel Lecomte de Latresne n'est plus qu'un fragment de son ambition initiale, un témoin éloquent des compromis successifs entre l'héritage d'une architecture et les impératifs des époques traversées.