1 à 7 square Saint-Lambert, Paris 15e
L'emplacement actuel du square Saint-Lambert, en plein quinzième arrondissement, dépeint avec une certaine éloquence les mouvements d'une pensée urbaine davantage préoccupée par la salubrité que par l'audace formelle. Ce vaste quadrilatère, qui fut jadis le siège des six hectares de l'usine à gaz de Vaugirard, illustre une reconversion industrielle où la terre fut rendue à une nouvelle forme d'utilité publique. L'épisode aérien de Gaston Tissandier s'évadant en ballon lors du siège de 1870, depuis ces mêmes installations industrielles, n'est d'ailleurs qu'un prélude pittoresque à cette décantation des fonctions. Désaffectée en 1927, l'usine cède la place, en 1933, à un jardin dont la conception fut confiée à Georges Sébille. Le résultat, un espace aéré encerclé d'immeubles adoptant un Art déco tardif, voire assagi et économiquement contraint, dénote une approche pragmatique. Il ne s'agissait pas tant d'un manifeste esthétique que d'une réponse aux impératifs hygiénistes de l'époque, qui dictaient la conversion des friches industrielles en « poumons verts ». L'architecture périphérique, d'une sobriété parfois confondue avec l'indigence du budget, forme une sorte d'enveloppe urbaine homogène, délimitant ce vide salutaire. Le parti pris d'aménagement intérieur, sans grande surprise, révèle une accumulation d'équipements désormais canoniques des parcs urbains : aires de jeu – dont une abritée, signalant une préoccupation pour la permanence de l'usage –, un manège inaltérable dans son attractivité enfantine, un bassin aux reflets changeants, et un théâtre de plein air. Ce dernier, accueillant Guignol, témoigne d'une certaine forme de résilience culturelle populaire. Les sculptures qui ponctuent l'espace, tel le bronze de Victor Peter représentant deux oursons (1928) ou le "Chien-loup" de René Paris (1928), et le bas-relief "La Jeunesse" d'Auguste Guénot (1939), s'inscrivent dans une veine figurative et décorative, somme toute convenue, typique de cette période de transition entre les styles. Elles apportent une note plastique sans jamais réellement troubler la quiétude d'ensemble. Au-delà de sa structure végétale et de son mobilier urbain, le square a été, et demeure, un théâtre social. L'anecdote de 1959, lorsqu'il fut le lieu d'un affrontement entre adolescents qui popularisa l'appellation "blousons noirs", révèle sa fonction d'agora populaire, parfois tumultueuse, loin de la vision pastorale initiale. Habité par des figures intellectuelles comme Claude Aveline, et servant de décor pour des œuvres cinématographiques, le square Saint-Lambert est devenu un authentique palimpseste urbain, où les strates de l'histoire, de l'industrie, de l'hygiénisme et de la sociabilité populaire se superposent. Son inscription aux monuments historiques et son label "Patrimoine du XXe siècle", plus de soixante ans après sa création, sanctionnent, avec le recul opportun, la pertinence d'une réalisation peut-être modeste dans ses ambitions esthétiques initiales, mais incontestablement significative dans son rôle urbain et social.