3 à 13 quai Panhard-et-Levassor, Paris 13e
Le Quai Panhard-et-Levassor, témoin d'une certaine robustesse industrielle parisienne, abrite ce qui fut l'Usine de la Société Urbaine d'Air Comprimé. Un édifice dont l'histoire, tel un palimpseste, révèle les strates successives de l'ambition technique et de la réappropriation urbaine. Conçu en 1891 sous la direction de l'ingénieur Joseph Leclaire et de l'architecte Guy Lebris, l'ensemble constituait alors une prouesse d'ingénierie, destinée à irriguer la capitale et sa proche banlieue d'un souffle vital d'air comprimé. Son architecture, d'une franchise toute fonctionnelle, traduisait sans fard sa mission. Quatre nefs parallèles encadraient le cœur de l'installation, le grand hall des machines, dont l'imposante façade était ornée d'une horloge monumentale – un détail qui signale la temporalité rigoureuse d'une telle entreprise, et dont la dépose en 1967 marque le début d'une lente érosion symbolique. À l'intérieur, le spectacle était celui de la puissance : quatre monumentales machines à vapeur verticales Corliss à triple expansion, fournies par les usines du Creusot, côtoyaient vingt-quatre chaudières Babcock and Wilcox, le tout couronné par deux cheminées de quarante-cinq mètres datées de 1890, véritables totems industriels. C'est l'esthétique vernaculaire du gigantisme utilitaire qui s'exprimait ici, avec la brique pour épiderme et le métal pour ossature. La maison du directeur, érigée en 1905, offrait une façade plus domestique, bien que sa transformation radicale en 2016, ne conservant que l'enveloppe extérieure, témoigne des dilemmes constants de la conservation en milieu urbain dense. La vie de cette usine, aussi réglée fût-elle, connut des péripéties. En 1910, la crue de la Seine noya ses entrailles, figeant, nous dit-on, les horloges parisiennes à 22h53 – une anecdote charmante qui souligne la dépendance de la ville à son appareil productif. De 1918 à 1920, l'usine s'adapta à la modernité, troquant sa structure initiale contre un bâtiment plus haut en béton armé, ses machines à vapeur contre des turbocompresseurs Brown Boveri et un nombre réduit de chaudières, signifiant une rationalisation et une évolution des techniques. L'électrification en 1974 parachèvera cette mue avant l'arrêt définitif en 1994. Cette désaffectation inaugura une période d'entre-deux, où les murs de l'usine et la maison du directeur, squattée sous le nom évocateur de « Le 13 », devinrent un épicentre inattendu de la scène grindcore jusqu'à son évacuation en 2002. Une sorte de contre-culture s'y est donc manifestée, avant que l'institution ne reprenne ses droits. C'est en effet Frédéric Borel qui, en 2002, fut chargé de la rédemption de ce lieu pour y installer l'École Nationale Supérieure d'Architecture de Paris-Val de Seine. Le dessein de Borel fut d'orchestrer une cohabitation, sinon un mariage, entre la solennité de l'ancien hall des machines – sous la voûte duquel se déploie désormais une bibliothèque – et la vivacité d'un nouveau corps de bâtiment de sept étages. L'ancienne cheminée de briques, quant à elle, fut magnifiée : elle abrite aujourd'hui un escalier hélicoïdal reliant, par des passerelles aériennes, les programmes techniques de l'ancienne halle (bibliothèque, matériauthèque) aux espaces théoriques et créatifs du nouveau bâtiment (ateliers, salles de cours). Il est piquant de constater que ce temple de la mécanique devienne un lieu où l'on médite sur les formes et les espaces, un lieu de production intellectuelle, conférant ainsi à cette architecture industrielle une seconde vie d'une ironie élégante, où le geste constructif passé informe désormais la pensée architecturale future.