66 rue René-Boulanger, Paris 10e
L'Hôtel de Sechtré, sis rue René-Boulanger, offre une illustration relativement sobre, mais non dénuée d'intérêt, de l'architecture domestique parisienne de la fin du XVIIIe siècle. Érigé entre 1771 et 1776 par Nicolas Lenoir, dit le Romain, un architecte dont le surnom même évoque une propension à la rigueur classique et une familiarité avec les canons antiques, l'édifice se place à la charnière des styles Louis XV finissant et Louis XVI naissant. Il témoigne ainsi de l'abandon progressif des grâces rocaille pour une ordonnance plus austère, préfigurant le néoclassicisme. Lenoir, dont l'œuvre est souvent caractérisée par une rationalité fonctionnelle et une certaine discrétion dans l'ornementation, conçoit ici un hôtel particulier répondant aux codes de l'époque : un corps de logis principal, flanqué sans doute d'ailes secondaires délimitant une cour d'honneur sur rue et s'ouvrant sur un jardin à l'arrière. La façade sur cour, traditionnellement le visage public de la demeure, aurait présenté une modénature épurée, soulignant les travées par des refends ou un discret bossage, avec des percements aux proportions équilibrées et des balcons en fer forgé aux motifs géométriques sobres. Le grès de Paris, matériau de prédilection, aurait conféré à l'ensemble cette teinte blonde si caractéristique des constructions d'alors, offrant une image de solidité et de distinction discrète. L'agencement spatial intérieur aurait privilégié la symétrie des pièces de réception et l'efficacité des circulations, propres à la vie mondaine de l'Ancien Régime. L'anecdote la plus significative concernant cet hôtel réside sans doute dans sa prompte partition. Le comte de Sechtré, commanditaire, choisit en effet de le scinder en deux propriétés distinctes pour ses deux filles, Mesdames de Rennepont et de Castéja. Cette division, si elle répondait à des impératifs familiaux et à la nécessité de doter chacune des héritières, a sans doute altéré la conception unitaire et l'équilibre des volumes originels de Lenoir. Il est fascinant d'imaginer l'architecte, ou du moins les maîtres d'œuvre, devoir reconfigurer les accès, les vestibules et les espaces de réception, transformant une demeure pensée comme un tout en deux entités distinctes, chacune devant conserver son prestige et sa fonctionnalité. Mme de Castéja, en sa qualité de gouvernante des enfants du Dauphin et membre de la maison de la duchesse de Berry, apportait à sa part de l'hôtel un écho des fastes de la cour, une sorte de blason social qui tranchait avec la sobriété architecturale du lieu. L'acquisition en 1830 par Worms de Romilly, maire de l'arrondissement, indique une nouvelle phase dans la vie de l'édifice, désormais intégré au tissu urbain et administratif du XIXe siècle, loin des intrigues de cour et des divisions aristocratiques. Son inscription au titre des monuments historiques en 1962 marque une reconnaissance tardive, mais nécessaire, de sa valeur patrimoniale. L'Hôtel de Sechtré n'est peut-être pas une œuvre manifeste ou révolutionnaire de son temps, mais il demeure un fragment éloquent du Paris prérévolutionnaire, un témoignage discret des modes de vie et des subtiles évolutions stylistiques qui traversaient la capitale avant que la Révolution ne vienne en bousculer les fondations. Sa relative modestie face à d'autres hôtels célèbres lui confère même une authenticité particulière, celle d'une élégance ordinaire, mais persistante, ancrée dans la pierre de la ville.