97 rue du Bac, Paris 7e
L'Hôtel de Salm-Dyck, blotti au 97 de la rue du Bac, s'offre à l'observateur non comme un manifeste éclatant de la puissance d'un commanditaire, mais plutôt comme un palimpseste architectural, témoin des mœurs et des sensibilités changeantes de l'aristocratie et de la bourgeoisie parisienne. Érigé en 1722 pour Pierre Henry Lemaître, cet hôtel particulier incarne la discrétion raffinée du début du XVIIIe siècle. L'attribution à François Debias-Aubry, bien que sujette à la prudence historiographique, évoque cette production d'architectes-entrepreneurs qui, loin des grands gestes royaux, façonnaient des demeures où la commodité le disputait à une élégance désormais soucieuse de l'intimité. Les décors initiaux, dont subsistent des fragments, témoignent de cette période de transition entre la Régence et le style Louis XV, où les lignes s'assouplissaient et l'ornementation s'allégeait, rompant avec la solennité classique du Grand Siècle. Son plan classique, articulant cour d'honneur et jardin, masquait souvent derrière une façade relativement sobre une richesse intérieure insoupçonnée. Ce jeu du plein et du vide, du public et du privé, est une constante de l'hôtel particulier parisien. L'édifice connut une vie sociale mouvementée. Dès 1726, il devint la propriété de la maréchale-duchesse de Gramont, puis fut, à l'aube de la Révolution, l'apanage du vicomte de Ségur. Cependant, c'est l'occupation intermittente par Madame de Staël, entre 1786 et 1798, qui confère à ses murs une résonance particulière. Imaginez Germaine de Staël, figure tutélaire des Lumières, y recevant, y écrivant, son esprit vif et son ardeur politique tempérant l'austérité croissante de l'époque. Ces années de tumulte, où l'hôtel servit tantôt de refuge, tantôt de scène à des discussions passionnées sur le devenir de la nation, imprégnèrent sans doute l'atmosphère d'une certaine tension intellectuelle, bien loin des frivolités passées. Le véritable coup de théâtre stylistique intervint en 1809, avec l'acquisition par le comte Joseph de Salm-Reifferscheidt-Dyck, futur prince. Ce fut l'occasion d'une métamorphose significative des appartements du premier étage. L'architecte Antoine Vaudoyer, esprit rigoureux formé à l'école néoclassique et figure éminente de l'Académie et futur grand prix de Rome, fut chargé de cette refonte d'envergure, secondé par le peintre Jean-Jacques Lagrenée. L'ensemble, conservé et classé, est un paradigme du style Empire, avec sa grammaire de l'Antiquité romaine revisitée : la symétrie impérieuse, l'emploi de motifs militaires et impériaux, la noblesse des formes dépouillées et le recours à des coloris francs et des bronzes dorés. Ici, l'architecture ne se contente pas de décorer, elle manifeste une volonté politique, celle d'un nouveau régime cherchant à légitimer son pouvoir par l'emprunt à la Rome augustéenne. C'est une rupture nette avec la légèreté du XVIIIe siècle, une affirmation de l'ordre et de la grandeur qui impose un discours plus dogmatique à l'intérieur même du bâti ancien. Cet hôtel fut également le théâtre d'une vie mondaine et intellectuelle de premier plan, grâce au célèbre salon littéraire tenu par la comtesse de Salm-Dyck, Constance de Théis, femme de lettres et académicienne. De cette époque subsiste le souvenir d'un lieu où l'esprit et la littérature prenaient le pas sur les intrigues de cour. Plus tard, après la guerre de 1870, il accueillit Charlemagne-Émile de Maupas, ancien préfet de police et ministre de Napoléon III, confirmant la propension de ces demeures patriciennes à attirer les figures influentes, quels que fussent les régimes. L'Hôtel de Salm-Dyck ne se distingue pas par une façade monumentale qui s'imposerait à la rue. Son intérêt réside plutôt dans cette stratification historique, cette capacité à absorber et à refléter les styles successifs, du raffinement discret du Régence à l'austère majesté de l'Empire. C'est un édifice qui, par ses intérieurs méticuleusement transformés et préservés, raconte une histoire de goût, de pouvoir et de salons, loin des clameurs des boulevards, un témoignage éloquent de la persistance de l'élégance parisienne à travers les âges.