58-60bis rue Marguerite-de-Rochechouart 25 rue Pétrelle, Paris 9e
La Cité Napoléon, première de son genre à s'ériger dans le Paris du milieu du XIXe siècle, ne fut pas qu'une simple entreprise de construction, mais le laboratoire concret d'une vision sociale complexe, fruit des réflexions et des ambitions de Louis-Napoléon Bonaparte. Fraîchement porté à la présidence de la Deuxième République, l'homme avait médité sur le « paupérisme » durant sa captivité au fort de Ham, consignant ses pensées dans un opuscule de 1844. Si ce texte envisageait avant tout des colonies agricoles, l'écho des Journées de Juin 1848, et la nécessité de rallier une classe ouvrière ébranlée, orientèrent ses desseins vers une solution urbaine. L'idée d'un "familistère" pour quatre cents familles, issue du Parlement du travail, fut un temps considérée, avant que les compromis financiers et les réticences d'une époque soucieuse d'« ordre » ne réduisent l'ambition initiale. Une délégation en Angleterre et la traduction de l'œuvre de Henry Roberts, spécialiste des habitations salubres, témoignent d'une volonté d'importation de modèles, adaptée aux réalités françaises. Sous la direction de l'architecte Marie-Gabriel Veugny, dit « Veugny aîné », la cité, érigée entre 1849 et 1851 aux 58-60, rue de Rochechouart, s'organise autour de quatre bâtiments ceinturant un jardin arboré. L'édifice le plus notable, celui qui fait front à la rue, s'ingénie à rompre la monotonie carcérale que l'on aurait pu redouter. Veugny aîné a judicieusement conçu deux corps de logis parallèles, un parti pris visant explicitement à dissimuler l'ampleur du volume bâti, reliés par un système de passerelles et d'escaliers. Ce dispositif, audacieux pour l'époque, dégage un vide central, un puits de lumière vertical, magnifié par une toiture vitrée, assurant ainsi un éclairage zénithal bienvenu. Les quatre niveaux de cette structure, édifiés sur caves, abritaient quatre-vingt-six logements dont la location, échelonnée de 100 à 300 francs, reflétait la présence ou non d'un âtre et d'un cabinet. La préoccupation d'hygiène et de salubrité était alors prégnante, et l'architecte s'y employa avec une rigueur toute pragmatique. L'aération fut pensée, et les commodités – toilettes et évacuation des eaux usées – furent astucieusement regroupées aux extrémités de chaque étage, à raison de quatre par niveau. Au-delà du logis, la cité offrait une gamme de services paternalistes : visites médicales gratuites, une garderie, un lavoir, un séchoir et même un pavillon de bain séparé. L'accès unique et la présence constante d'un concierge attestaient cependant d'une volonté de contrôle qui, si elle visait l'ordre et la propreté, n'en était pas moins perçue comme intrusive. L'inauguration, en novembre 1851, fut saluée, mais le succès espéré ne fut pas au rendez-vous. La cité peina à trouver ses occupants, nombre d'ouvriers refusant le règlement jugé draconien, avec son fameux couvre-feu à 22 heures. L'ingénieur C. Détain, en 1867, résumait avec une certaine acuité cette perception contrastée : « Cet ensemble est satisfaisant au point de vue de la propreté générale et de la salubrité, mais son aspect rappelle trop la caserne, l'hôpital ou le cloître. » Une critique cinglante qui soulignait l'échec de la dialectique entre l'intention philanthropique et l'image architecturale. Politiquement, l'œuvre ne fut pas mieux reçue, vilipendée comme un « repaire de révolutionnaires » par les conservateurs, et dénoncée comme un « ghetto » sous surveillance par les socialistes. Cet exemple pionnier, jouxtant les ateliers Godillot dont l'incendie de 1895 faillit consumer le quartier, ne fit guère école à Paris. Il incarne les tensions d'une époque où l'utopie sociale se heurtait aux impératifs d'ordre et aux préjugés. Classée monument historique en 2003, avec une restauration des passerelles en 2011, la Cité Napoléon demeure un jalon essentiel, quoiqu'ambigu, de l'histoire du logement social parisien. Sa dignité retrouvée ne saurait effacer l'amertume de ses débuts, témoignant d'une époque où le "bien-faire" pouvait parfois rimer avec "mal-perçu".