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Institut dentaire George-Eastman

Institut dentaire George-Eastman

Paris 13e

L'Envolée de l'Architecte

L'Institut dentaire George-Eastman, érigé au milieu des années 1930 à l'orée du parc de Choisy, se présente comme une curieuse synthèse des aspirations de son temps. Œuvre d'Édouard Crevel, architecte en chef de la Ville de Paris, l'édifice arbore une enveloppe de briques rouges, dont l'appareillage, jouant sur l'accentuation des joints horizontaux et l'effacement des verticaux, confère une texture singulière à sa façade. Cette peau de brique dissimule une ossature métallique, traduisant un compromis architectural : une modernité structurelle tempérée par un certain respect pour les modes de composition plus classiques, aboutissant à une sobriété monumentale qui échappe aux avant-gardes les plus radicales tout en s'éloignant des conventions décoratives passées. Il n'est ni audace manifeste, ni pastiche complaisant, mais plutôt l'expression d'une commande publique soucieuse de dignité et de fonctionnalité. La vocation initiale de ce centre, né de la générosité de l'industriel américain George Eastman pour surveiller l'hygiène dentaire des enfants parisiens, inscrit le bâtiment dans le mouvement philanthropique de l'entre-deux-guerres, à une époque où la santé publique commençait à être perçue comme un enjeu social majeur. Le choix de l'implantation, concomitante à l'aménagement du parc de Choisy, témoigne d'une vision d'urbanisme coordonnée. L'édifice est rehaussé par les contributions d'artistes de renom. Carlo Sarrabezolles y déploie un programme sculptural ambitieux. Ses médaillons intérieurs, en bronze, figurent l'enfant dans ses activités quotidiennes – sommeil, repas, jeu, étude, musique – tandis que les hauts-reliefs extérieurs, plus ambitieux, célèbrent des allégories mythologiques. L'aile est représente l'Amérique, personnifiée par Eastman et Esculape, traversant l'Atlantique pour offrir l'institut à la France et à l'enfance. Sur l'aile ouest, la Santé publique terrassant la maladie, figurée par un Hercule triomphant face à une hydre maléfique, installe une rhétorique visuelle où la médecine est héroïsée. Ces figurations, d'une solennité parfois convenue, ancrent l'établissement dans une tradition iconographique classique, malgré sa modernité formelle. Raymond Subes, quant à lui, signe les ferronneries, dont la porte d'entrée principale, caractérisée par son chambranle à redents et l'élégance de ses vantaux vitrés, surmontée d'une sculpture en cuivre repoussé figurant le navire emblématique de Paris. L'histoire du lieu prend, malheureusement, un tournant des plus sombres. Réquisitionné par la Wehrmacht comme hôpital militaire durant la Seconde Guerre mondiale, il est ironiquement nommé « Wehrmacht Zahnklinik Eastman ». Mais c'est lors de l'Épuration, dans les jours tumultueux suivant la Libération de Paris, que le bâtiment connaît sa période la plus macabre. De centre de répression officiel des collaborateurs, il se mue en un lieu de séquestration et d'exécutions clandestines, où plus de deux cents personnes furent détenues, torturées, et pour beaucoup, mises à mort. Le témoignage de Jean-Pierre Abel, dans *L'Âge de Caïn*, ou le sort tragique de Madeleine Goa, fusillée par erreur, projettent une ombre indélébile sur ces murs, transformant un temple de la santé en un théâtre de la terreur. Ce passé douloureux, que Romain Slocombe explore dans son polar, a laissé des traces. L'établissement retrouve sa vocation première après-guerre, mais affronte des pressions politiques, notamment des dentistes libéraux qui voient d'un mauvais œil ses tarifs réduits, conduisant à une réduction drastique de son activité sous Jacques Chirac. Si l'activité de soins a diminué, d'autres laboratoires municipaux s'y sont installés, marquant une nouvelle phase d'adaptation. Son inscription aux monuments historiques en 2019 et son réaménagement ultérieur, près d'un siècle après sa conception, reconnaissent enfin la valeur patrimoniale et la mémoire complexe de cet édifice, témoin silencieux de la générosité d'un industriel et des convulsions de l'Histoire.