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Hôtel de Nevers

Hôtel de Nevers

12 rue Colbert 58bis rue de Richelieu, Paris 2e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel de Nevers, ou plutôt ce qu'il en subsiste, témoigne d'une ambition cardinalice initialement démesurée, rapidement confrontée aux contingences financières et aux impératifs d'une ville en mutation. Conçu sous l'impulsion du cardinal Mazarin en 1646 par Pierre Le Muet, assisté de l'Italien Maurizio Valperga, cet édifice faisait alors partie d'un complexe palatial bien plus vaste, destiné à l'origine à accueillir les écuries en rez-de-chaussée – signe d'une pragmatique domesticité – et sa fastueuse bibliothèque à l'étage, sur une longueur de cent quarante-quatre mètres. Une juxtaposition fonctionnelle qui, rétrospectivement, ne manque pas d'une certaine ironie. La mort du cardinal en 1661 sonna le glas de l'unité de cet ensemble. L'aile occidentale, échue à son neveu Philippe Mancini, duc de Nevers, prit alors le nom d'Hôtel de Nevers. Cette fragmentation était annonciatrice de son destin. Les difficultés pécuniaires du duc entraînèrent dès 1683 un lotissement significatif, notamment le percement de la future rue Colbert, exigeant l'ingénieuse mais symptomatique création d'une arche pour que l'hôtel pût "enjamber" la nouvelle voie. C'est dans ce cadre qu'une partie du bâtiment devint le célèbre salon de la Marquise de Lambert, un lieu de pouvoir mondain où l'esprit des Lumières s'exerçait avec une certaine gravité, avant même que les boiseries ne résonnent de discussions plus académiques. On y chuchotait, dit-on, les noms des futurs académiciens, preuve que les corridors de l'influence ne sont pas toujours faits de marbre. Les aléas de la propriété continuèrent. Après des mains diverses et la brève mais spectaculaire occupation par John Law, qui y installa sa Banque Royale et y commanda des fresques à Giovanni Antonio Pellegrini – un fastueux intermède avant le fracas de sa banqueroute –, l'édifice retrouva une vocation institutionnelle. C'est à partir de 1721 que la Bibliothèque Royale, à l'étroit rue Vivienne, vint s'y loger, progressivement, pièce après pièce. Sous la houlette d'architectes tels que Robert de Cotte et son fils, puis Jacques V Gabriel, l'hôtel connut d'importantes adaptations. Le Cabinet des Médailles du roi, inauguré en 1741, reçut un décor d'une exubérance rocaille – boiseries de Jacques Verberckt, muses peintes par Natoire, Boucher, Van Loo – dont les fragments, précieusement conservés, racontent une époque où le faste servait la raison. Mais la gloire est éphémère. Au milieu du XIXe siècle, Henri Labrouste, œuvrant à la refonte de la Bibliothèque, manifesta une certaine indifférence à l'égard des structures du XVIIIe. L'Hôtel de Nevers fut alors presque intégralement sacrifié sur l'autel de la modernité et de la fonctionnalité, démolissant la majeure partie de l'œuvre initiale pour laisser place à la nouvelle aile Richelieu. Un destin brutal pour un édifice pourtant emblématique. Ce vandalisme éclairé ne laissa qu'un fragment : les trois travées subsistantes, aujourd'hui en angle de la rue Colbert et de la rue de Richelieu. Ces vestiges, inscrits aux monuments historiques en 1992, connaissent une existence plus prosaïque, abritant tantôt des services administratifs, tantôt des ateliers de serrurerie, ou servant de toile de fond à des projets culturels avortés, tel celui d'un espace dédié à la photographie. Une relique, en somme, d'une grandeur passée, où l'éclat des salons littéraires et la richesse des collections royales se sont effacés devant le pragmatisme des fonctions contemporaines. Il n'est plus qu'une cicatrice sur le tissu urbain, un rappel discret de la succession des ambitions et des déchéances architecturales.