18 rue Saint-Roch, Paris 1er
L’église Saint-Roch, vaste et étirée sur la rue Saint-Honoré, n'est pas tant un édifice baroque pur qu'une sédimentation d'intentions architecturales et financières, dont la construction s'étala sur près de soixante-dix ans, témoignant des aléas du mécénat et des caprices royaux. Sa particularité notoire réside d'emblée dans son orientation sud-nord, un affront pragmatique à la tradition, dicté par la topographie et la nécessité de s'aligner sur l'axe marchand plutôt que sur l'orthodoxie liturgique. Jacques Lemercier en esquissa les plans initiaux en 1653, sous l'égide d'un Louis XIV, alors jeune, dont la pose de la première pierre fut marquée par l'absence d'Anne d'Autriche, refusant toute proximité avec un curé jugé frondeur. Une anecdote qui colore d’emblée la genèse de l’édifice de considérations bien plus profanes que sacrées. Les difficultés financières furent légion, figeant le chantier dans une stase prolongée, où seules les libéralités de familles fortunées permirent d'ériger les chapelles latérales, échappant ainsi à une uniformité stylistique rigoureuse. Il fallut attendre le début du XVIIIe siècle pour que Jules Hardouin-Mansart reprenne les rênes, non sans avoir recours à l'ingénieux – ou désespéré – artifice d'une loterie de piété pour financer l'ambitieuse chapelle de la Vierge. Cette extension, un ellipsoïde judicieusement inscrit, se devait, selon l'article, d'utiliser le peu de place disponible de manière originale, ce qui fut modifié par la suite, transformant l'anneau circulaire en déambulatoire, illustrant la constante révision des projets en cours de construction. L'intervention du banquier Law, suivie d'un don royal après sa banqueroute retentissante, permit d'achever la voûte en berceau et la façade, dont l'unique tour initiale fut paradoxalement détruite en 1735, pour laisser place à la sobre composition à deux ordres de Jules-Robert de Cotte, dorique au rez-de-chaussée, corinthien à l'étage. L'intérieur déploie une enfilade de chapelles où l'on perçoit la volonté de théâtralisation propre au XVIIIe siècle, notamment sous l'impulsion du curé Marduel et d'Étienne-Louis Boullée. Le parcours est pensé comme une progression dramatique, des autels de plus en plus bas jusqu'à la croix finale éclairée par une lumière zénithale, figure de la Résurrection. Cette mise en scène, bien que remaniée au XIXe siècle, notamment avec la chapelle du Calvaire, révèle une aspiration au sublime par l'artifice lumineux. La chaire de Simon Challe, avec son abat-voix en draperie tournoyante soulevée par la Vérité, incarne parfaitement cette esthétique baroque tardive, bien que ses cariatides actuelles soient une réinterprétation moderne, éloignée de l'œuvre originelle. Saint-Roch est également un panthéon officieux. Son sol abrite les dépouilles d’illustres figures – Corneille, Diderot, Le Nôtre, Helvétius – dont les cénotaphes parsèment l’édifice, côtoyant des œuvres d’une facture exquise, comme le buste du Cardinal Dubois par Guillaume Coustou I, un chef-d'œuvre de psychologie sculptée, ou le monument funéraire de Maupertuis, où un angelot rocailleux atteste de la véracité de ses mesures du globe terrestre. Ces insertions, parfois hétérogènes, confèrent à Saint-Roch une richesse muséale qui transcende sa seule fonction liturgique. L'édifice porte aussi les cicatrices de l'Histoire, notamment les impacts de la mitraille de Bonaparte sur sa façade lors du 13 Vendémiaire, et les outrages révolutionnaires qui virent son pillage et sa transformation éphémère en « Temple du Génie ». Sa réputation de « paroisse des artistes » n'est pas uniquement due aux personnalités qui y reposent ou y furent célébrées, mais également à des épisodes plus tumultueux, comme le saccage de 1815 par une foule indignée par le refus d'y inhumer la comédienne Raucourt. Plus récemment, une messe en l'honneur de Charles Maurras en 2022 a rappelé que l'église, même après des siècles, demeure un lieu de résonance pour les controverses de son temps. Enfin, ses grandes orgues, fruit des génies de Clicquot et Cavaillé-Coll, furent le théâtre des frasques musicales de Claude-Bénigne Balbastre, dont le jeu virtuose fut un jour jugé trop mondain pour l'Avent par l'archevêque de Paris, forçant à réduire l'éclat de ses Noëls. Saint-Roch demeure ainsi un palimpseste architectural et culturel, où chaque strate raconte une époque, ses fastes, ses drames et ses compromis.