rue Cuvier 2 rue Linné, Paris 5e
À l'angle de la rue Linné et de la rue Cuvier, faisant face à l'entrée du Jardin des plantes, s'élève une structure de pierre dont la modestie apparente ne saurait masquer l'ambition didactique de son époque. Érigée en 1840 sous la houlette d'Alphonse Vigoureux, alors inspecteur des eaux de la Ville de Paris, cette fontaine, succédant à l'obsolète fontaine Saint-Victor, fut conçue comme un hommage à Georges Cuvier, figure éminente de l'histoire naturelle. L'association d'un ingénieur des eaux à un tel projet témoigne d'une période où l'embellissement urbain et l'hygiène publique se mêlaient à la célébration des gloires nationales, souvent avec une certaine économie de moyens et d'imagination architecturale. Le rôle de Vigoureux, davantage gestionnaire d'infrastructures qu'architecte d'ornement, explique peut-être la sobriété de l'ordonnancement général. Au centre de cette composition, l'on découvre une allégorie de l'Histoire Naturelle, œuvre du sculpteur Jean-Jacques Feuchère. Une jeune femme, d'une dignité académique, présente des tablettes où s'inscrit la maxime virgilienne que Cuvier fit sienne : « Rerum cognoscere causas » – connaître les causes des choses. Une formule grandiloquente qui résume l'esprit d'une époque cherchant à classer le monde. À ses pieds, le programme iconographique se déploie en une ménagerie sculptée : un lion, emblème de force et de majesté, côtoie divers animaux marins et amphibies, évoquant le vaste règne animal étudié par le savant. C'est ici que l'observateur sagace ne manquera pas de déceler un trait d'esprit, ou du moins une licence artistique digne d'intérêt : l'un des crocodiles figure avec le cou tourné à angle droit, un détail d'une fantaisie anatomique tout à fait impossible pour un tel reptile. Cette liberté, prise par l'artiste, dénote un certain détachement face à la rigueur scientifique que la fontaine prétend pourtant glorifier, offrant une dissonance amusante entre le sujet et sa représentation. Les éléments décoratifs secondaires, tels la frise, le tympan et l'entrecolonnement, furent confiés à Pierre-Jules Pomateau, sculpteur ornementaliste. Son apport confère à l'ensemble un classicisme de bon aloi, un encadrement formel aux ambitions narratives de Feuchère. L'inscription de la fontaine Cuvier au titre des monuments historiques en 1984, bien après son érection, valide sa pérennité et son rôle discret dans le paysage parisien. Elle demeure un vestige de ces monuments publics du XIXe siècle, souvent plus fonctionnels que révolutionnaires, qui jalonnent la ville et rappellent, par leur pierre et leurs allégories parfois naïves, les préoccupations et les figures tutélaires d'un temps révolu.