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Hôtel de Cambacérès

Hôtel de Cambacérès

21 rue de l'Université 2 rue Montalembert 2 rue Sébastien-Bottin, Paris 7e

L'Envolée de l'Architecte

L'hôtel de La Salle, ou de Cambacérès, selon l'appellation que l'on préfère pour convoquer les ombres d'une époque passée, ne se présente plus à l'observateur qu'en une forme singulièrement mutilée. Érigé entre 1640 et 1663 pour Thomas de Bragelongne, premier président du Parlement de Metz, il incarnait à l'origine l'ambition d'une fortune nouvellement établie, s'inscrivant dans le courant des hôtels particuliers parisiens du XVIIe siècle, où la distinction passait par l'ordonnancement mesuré et une certaine retenue avant le déferlement baroque. Œuvre des sieurs Guyard et Mercier, dont la postérité architecturale se révèle plus discrète que celle de leurs contemporains célèbres, l'édifice originel s'articulait vraisemblablement autour d'une cour d'honneur et d'un jardin, selon la typologie classique. Ce modèle fut cependant rattrapé par les impératifs urbains. Le percement de la rue Sébastien-Bottin au XXe siècle amputa l'hôtel de manière drastique, ne laissant subsister côté rue qu'une fraction du corps de logis principal. C'est là une triste illustration de la précarité de l'intégrité architecturale face à l'évolution du parcellaire parisien, où l'utile supplante souvent le patrimonial. De l'ensemble primitif, ne demeure aujourd'hui, côté jardin, que l'aile droite en retour, offrant une perspective asymétrique, presque un demi-sourire architectural. L'entrée, un portail que surmonte un arc brisé, est le seul élément descriptif que l'article daigne relever, et il est vrai qu'une telle forme, si elle n'est pas une réinterprétation moderne, détonne quelque peu avec la stricte orthopédie classique attendue du Grand Siècle, suggérant peut-être une idiosyncrasie des concepteurs ou une intervention ultérieure. L'intérieur, quant à lui, fut l'objet d'un remaniement profond au XXe siècle, sous l'égide de la duchesse de La Salle. Cette métamorphose, si elle reflète sans doute les goûts de son temps, prive l'édifice de sa substance historique la plus intime, celle de ses dispositions originelles et de ses décors d'époque. Un monument historique, classé en 1938, et dont le parcours fut ensuite des plus... mouvementés. Après avoir abrité les dernières années de Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, archichancelier de l'Empire et figure tutélaire du Code Civil – on pourrait l'imaginer, de retour d'exil, méditant sur la contingence des empires entre ces murs –, l'hôtel devint le théâtre d'une série de transactions financières, passant des mains du ministère des Finances au groupe Carlyle, puis à un collectionneur de manuscrits contraint à la faillite, pour finir propriété d'une foncière. Cette succession d'occupants, des figures historiques aux entités financières, en passant par l'infortuné passionné, transforme l'hôtel en un miroir des mutations de la propriété et de l'usage des biens d'exception. Il est passé du statut de résidence aristocratique à celui d'actif spéculatif, un destin commun à bien des joyaux immobiliers parisiens. Son inaccessibilité au public aujourd'hui, malgré son classement, renforce cette impression d'un patrimoine confisqué, préservé formellement, mais dont l'âme, à force d'amputations et de réinterprétations intérieures, est devenue un secret bien gardé, voire une énigme. L'Hôtel de Cambacérès est, en somme, un cas d'étude éloquent sur la persistance et l'altération de la mémoire architecturale de la capitale.