13, 13 bis place Émile-Goudeau, Paris 18e
Perché sur la butte Montmartre, le Bateau-Lavoir n'est pas tant une construction délibérée qu'une agrégation pragmatique, fruit d'une topographie capricieuse et d'opportunités foncières. L'édifice original, érigé vers 1860, était une maison sans prétention, d'abord guinguette puis fabrique de pianos, avant sa métamorphose opportune en cité d'artistes. Sa particularité architecturale résidait dans sa capacité à épouser la pente naturelle du terrain : la façade principale, sise place Émile-Goudeau, masquait un bâtiment qui, à l'arrière, s'étirait sur plusieurs niveaux inférieurs. Cette dénivellation inhérente créait une organisation spatiale singulière, où le « deuxième étage » côté place devenait le niveau supérieur d'une masse architecturale se déployant vers la rue Burq. La bâtisse, en grande partie en brique et en bois, offrait une structure rudimentaire, transformée en ateliers d'artistes en 1889, pour un loyer dérisoire. Cette conversion, dictée par la recherche de rentabilité, compartimentait l'espace en une vingtaine de logis exigus, séparés par de fines cloisons de bois et agrémentés de verrières. Les ateliers s'articulaient le long d'un couloir évoquant, par sa linéarité et ses proportions contraintes, la coursive d'un paquebot, détail qui aurait, dit-on, inspiré la première partie de son surnom. Quant au « Lavoir », cette appellation ironique, attribuée par l'esprit caustique de Max Jacob, soulignait une réalité sanitaire des plus précaires : un unique point d'eau, une seule latrine pour une vingtaine d'âmes. Il y gelait l'hiver, l'on y suffoquait l'été, l'humidité générant des odeurs de moisi se mêlant aux émanations de térébenthine et de peinture. Une atmosphère d'austérité, voire de dénuement, propice, paradoxalement, à une formidable effervescence créatrice. C'est dans ce creuset que des personnalités comme Pablo Picasso, arrivé en 1904, élaborèrent des œuvres majeures. C'est ici même que « Les Demoiselles d'Avignon », révélées en 1907, firent éclater les conventions, marquant l'acte de naissance du Cubisme. Le manque de moyens matériels devint parfois une contrainte féconde : Max Jacob intégrait à ses œuvres suie de lampe à pétrole et marc de café. Picasso, en 1912, y réalisa son premier collage, un fragment de toile cirée venant défier la surface picturale. Ce lieu, parfois surnommé non sans emphase la « Villa Médicis de la peinture moderne », accueillit une constellation d'esprits novateurs tels que Brâncuși, Juan Gris, Kees van Dongen, ou Modigliani, faisant du Bateau-Lavoir l'épicentre d'une révolution esthétique sans précédent. L'ascension du quartier et l'augmentation des loyers après 1909 finirent par altérer cette utopie de fortune, déplaçant le centre de gravité artistique vers Montparnasse. Le destin tragique survint en mai 1970, lorsqu'un incendie réduisit la majeure partie de l'édifice à l'état de ruine calcinée, ne laissant de l'original que la façade. La reconstruction de 1978, menée par l’architecte Claude Charpentier, se voulut « à l'identique ». Or, substituer le béton à l'ossature de bois et de brique originelle, c'est préserver une forme sans en retrouver la substance, une enveloppe sans son âme vibrante. Le bâtiment actuel, bien qu'il maintienne la fonction d'ateliers, est une réminiscence pétrifiée d'une époque de créativité brute, un simulacre architectural où l'esprit du lieu réside désormais davantage dans la légende que dans la matière.