161, rue Mélanie, Strasbourg
Le Château de Pourtalès, sis dans l'ancienne Robertsau strasbourgeoise, ne s'offre pas comme un monolithe architectural, mais plutôt comme une suite de strates superposées, révélant moins une intention initiale magistrale qu'une série de caprices et d'adaptations successives. Son histoire architecturale est d'abord celle de transformations graduelles. Acquis par la famille Renouard de Bussierre au début du XIXe siècle, il connut de premières réorganisations, préludes aux métamorphoses majeures à venir.C'est sous l'impulsion de la comtesse Mélanie de Pourtalès, à la fin du XIXe siècle, que l'édifice connut sa plus profonde métamorphose. Son intervention, orchestrée par l'architecte Breffendille, ne visait pas la pureté stylistique mais une certaine grandiloquence. L'adjonction d'un corps de bâtiment de style Louis XV, accolé à l'aile droite, n'est pas sans intérêt. En pleine période d'annexion allemande, choisir délibérément un pastiche de l'Ancien Régime français, loin d'une innovation stylistique, relevait presque d'un manifeste culturel, d'une affirmation identitaire subtile face à l'occupant. Cette façade, sans doute plus ornementée, venait rompre l'ordonnancement antérieur, créant une volumétrie composite. Les intérieurs furent alors entièrement repensés pour accueillir un monde d'une autre époque, et un étage mansardé fut ajouté, conférant à l'ensemble une silhouette plus imposante et une présence accrue.La tourelle, érigée par Berninger et Krafft en 1907 pour loger une vaste bibliothèque, complète cette composition fragmentée. Elle est la marque d'une évolution des usages, où la vie intellectuelle et le prestige se conjuguent à travers un motif architectural souvent associé au pittoresque. L'ensemble, ainsi transformé, devint le décor d'une vie sociale et diplomatique foisonnante, un salon européen où se croisaient les figures les plus éminentes de l'époque, du roi Louis II de Bavière à Franz Liszt, témoignant de l'extraordinaire capacité de la comtesse à faire de son domaine un foyer de rayonnement culturel français, un acte de résistance par l'élégance et l'érudition.Le parc à l'anglaise, vaste écrin de verdure de vingt-quatre hectares, offrait une respiration nécessaire à la complexité architecturale du château. Ses allées, ses étangs, sa serre, et même son pigeonnier, dessinaient un contrepoint naturel à la pierre, offrant des perspectives propices aux flâneries autant qu'aux représentations théâtrales, comme en témoigne celle des Folies amoureuses de Regnard.Après les fastes et l'abandon temporaire, le destin du château bascula vers une nouvelle forme d'utilité, d'une ironie piquante. Devenu le Collège de l'Europe libre, financé par la CIA américaine au cœur de la Guerre Froide, il troqua les bals diplomatiques pour la formation de cadres destinés à la reconquête des pays de l'Est. Cette mutation radicale, d'un bastion de l'aristocratie française à un instrument de la géopolitique américaine, révèle l'incroyable adaptabilité de ces grandes demeures, capables de muer sans perdre leur prestance intrinsèque, mais en y inscrivant de nouvelles couches d'histoire. Sa reconversion ultérieure en campus universitaire et la transformation de ses écuries en hôtel confirment cette destinée protéiforme. Il faut enfin rappeler, avec une certaine gravité, l'épisode tragique de 2001, où la chute d'un platane centenaire dans le parc coûta la vie à treize spectateurs. De nos jours, ce lieu dont l'histoire complexe, ponctuée par des ajouts architecturaux et des changements de fonction, invite à une méditation sur la permanence et la transformation des formes bâties.