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Théâtre des Deux Ânes

Théâtre des Deux Ânes

100 boulevard de Clichy, Paris 18e

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice qui abrite aujourd'hui le Théâtre des Deux Ânes, au 100 boulevard de Clichy, est un exemple éloquent de cette architecture de l'ingéniosité, souvent plus déterminée par la contingence commerciale et la vivacité culturelle que par une recherche formelle académique. Érigé en 1922 par Charles Million, cet établissement, d'une capacité somme toute modeste de 300 places, a vu sa façade sur le boulevard et l'élévation de sa salle jugées dignes d'une inscription au titre des monuments historiques en 1991. Une reconnaissance qui souligne davantage la pérennité d'une tradition montmartroise qu'une quelconque virtuosité constructive intrinsèque. Il est intéressant de noter que le bâtiment, tel un palimpseste urbain, a connu une série de métamorphoses, reflétant le dynamisme parfois frénétique des commerces de divertissement du quartier. Avant d'accueillir les deux ânes emblématiques, le site fut une succession de cabarets aux enseignes pittoresques et à la vie éphémère. Dès 1910, un certain Stein y ouvrit « La Truie qui file », avant que le lieu ne devienne la « Taverne des Truands » ou « Cabaret de l'Araignée ». Ce dernier se distinguait par une façade, disons, d'une audace certaine, ornée de figures « épouvantables » en haut-relief et d'une araignée tissant sa toile, une sorte de manifeste scénographique de l'excentrique montmartrois, cherchant à susciter des émotions fortes, à l'instar de ses illustres prédécesseurs comme Le Ciel ou L'Enfer. Une architecture de fantaisie, sans doute, plus proche de la décoration éphémère que du bâti pérenne, mais qui révèle une certaine théâtralité urbaine propre à l'époque. Ces établissements successifs – « Cabaret du Porc-épic », « L'Épatant », et même un théâtre de marionnettes – témoignent d'une adaptabilité pragmatique de l'espace, réaffecté au gré des opportunités et des capitaux fluctuants. C'est dans ce contexte de renouvellement constant que le journaliste André Dahl et Roger Ferréol acquirent la bâtisse en 1922. L'anecdote de son baptême est révélatrice de l'esprit du lieu : n'ayant pu trouver de nom, Dahl se serait exclamé : « Pour ne rien trouver, faut-il que nous soyons deux ânes ! », fondant ainsi une identité simple et mémorable. L'architecte Charles Million, dont l'œuvre ici n'est pas décrite avec la pompe due à un édifice d'exception, a donc conçu un écrin fonctionnel pour la tradition des chansonniers, où la sobriété de la façade actuelle contraste avec l'exubérance passée. Le succès fut au rendez-vous sous la direction d'Alibert, avec une devise évocatrice : « Bien braire et laisser rire ». Loin des fastes d'une opéra, le Théâtre des Deux Ânes a affirmé sa présence par sa fonction sociale et culturelle, devenant un haut lieu de l'humour politique et du commentaire satirique, accueillant au fil des décennies une pléiade de talents. Sa survie, et sa récente intégration aux « Théâtres parisiens associés », soulignent une remarquable résilience dans un paysage culturel en constante mutation, prouvant que l'impact d'une architecture se mesure parfois moins à ses proportions grandioses qu'à l'âme qu'elle parvient à abriter et à perpétuer.