Voir sur la carte interactive
Marchand de café «Au Planteur»

Marchand de café «Au Planteur»

11, 12 rue des Petits-Carreaux, Paris 2e

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice du 10-12, rue des Petits-Carreaux, à Paris, ne se signale pas d'emblée par une audace formelle qui défierait les canons établis. Sa façade, d'un néo-classicisme de bon aloi pour ses deux premiers niveaux, parée de boiseries et d'un ordonnancement somme toute conventionnel, aurait pu sombrer dans l'anonymat respectueux de l'architecture commerçante de la fin du XIXe siècle. C'est paradoxalement son enseigne, un panneau de céramique inséré avec une certaine ostentation, qui lui confère une singulière notoriété et, plus récemment, une réception polémique. Il convient de noter que la présence de ces boiseries néo-classiques, signe de respectabilité et de pérennité, contraste avec la thématique plus illustrative et moins académique de l'enseigne qu'elles encadrent. Cette dialectique entre le plein rassurant de la menuiserie et le vide narratif du panneau constitue une signature architecturale d'époque. Ce panneau, œuvre signée Crommer – un nom qui renvoie à la production courante mais souvent inventive de l'art céramique commercial de l'époque –, s'inscrit précisément entre les fenêtres du premier étage, comme un diptyque exotique dans un écrin bourgeois. Datant de 1890, il déploie un décor tropical idéalisé, où se joue une scène de service. Au premier plan, un homme noir, réduit à sa condition d'esclave par sa nudité partielle et ses attributs (bracelets, collier), présente une tasse de café à un homme blanc, le planteur, vêtu d'une élégance coloniale, assis, accoudé sur des sacs de marchandises. La posture – l'esclave debout, le colon assis – et le contraste vestimentaire ne laissent aucune ambiguïté quant à la hiérarchie et à la domination, une illustration didactique et sans fard de la logique coloniale qui sous-tendait alors une partie substantielle du commerce des denrées dites « exotiques ». L'enseigne servait de fenêtre symbolique, offrant un aperçu fantasmé de l'origine lointaine des produits, créant un lien visuel direct entre l'intérieur du commerce et le monde colonial dont il tirait sa substance. L'insertion de cette scène luxuriante et narrative, exécutée en carreaux de céramique pour leur durabilité et leur éclat chromatique, dans la sobriété des boiseries néo-classiques crée une tension. Le bois sculpté, par sa rigueur, ancre l'établissement dans une tradition d'honorabilité et de solidité commerciale, tandis que la céramique, par sa vivacité chromatique et son sujet, capte l'œil et promet un lointain fantasmé. Le message « aucune succursale », affiché avec une fierté manifeste, souligne la singularité et l'exclusivité de ce comptoir, une stratégie commerciale visant à cultiver une image d'authenticité et de qualité non diluée par la standardisation. Inauguré en 1845 comme une épicerie par Charles Prévost et Frères, « Au Planteur » a incarné pendant plus d'un siècle un certain modèle de prospérité parisienne, fondée sur l'importation et la valorisation des produits issus des empires coloniaux. Sa devanture fut inscrite aux Monuments Historiques en 1984, une décision qui, à l'époque, relevait davantage de la conservation du patrimoine commercial et artisanal que d'une validation des idéologies qu'elle véhiculait. C'est précisément cette inscription qui, aujourd'hui, cristallise le débat. Alors que d'autres enseignes similaires, comme celle du « Nègre joyeux », ont été retirées ou fortement contestées, celle-ci demeure, suscitant des réactions variées, allant de la dégradation ponctuelle à son inclusion dans des expositions comme « Les statues meurent aussi » au Palais de la Porte Dorée. Le « Marchand de café « Au Planteur » » n'est plus, dans sa fonction originelle. Ses locaux abritent désormais des commerces aux finalités radicalement différentes, comme une boutique de cosmétiques ou un studio photographique, marquant ainsi une rupture triviale avec son passé mercantile. Ce qui subsiste, c'est cette image figée dans la céramique, un témoin muet et pourtant éloquent d'une époque où l'imaginaire colonial était la norme et la servitude une scène jugée acceptable, voire attrayante, pour le consommateur parisien. L'œuvre, aujourd'hui objet d'une interrogation incessante sur la place de l'histoire et de ses représentations dans l'espace public, se mue ainsi en un palimpseste architectural, où la préservation patrimoniale se heurte à l'impératif contemporain de la relecture critique et de la décolonisation des mémoires. Elle force le passant à un examen, non de sa beauté intrinsèque – qui relève d'une esthétique d'époque –, mais de sa charge sémantique, nous confrontant à la complexité d'un héritage que l'on ne saurait simplement effacer, mais qu'il convient d'interroger avec sagacité et distance critique.