Avenue du Parc Borély, Marseille
Le Domaine Borély, à Marseille, ne se présente pas comme une œuvre d'un seul jet, mais plutôt comme un témoignage stratifié des ambitions urbaines et des fortunes privées. Son histoire, amorcée au XVIIIe siècle par une famille marseillaise fortunée, bascule au milieu du XIXe, lorsque la municipalité s'en porte acquéreur en 1856. Cette transaction marque le passage d'une propriété privée à un bien public, une reconversion emblématique de l'ère haussmannienne, même hors de Paris. C'est Adolphe Alphand, l'architecte-paysagiste illustre collaborateur du baron, qui orchestrera la métamorphose d'une partie des cinquante-quatre hectares en un parc public de dix-sept hectares, inauguré dès 1864, et en un hippodrome, opérationnel en 1860. Cette dualité d'usages, loisir contemplatif et divertissement sportif, révèle une vision pragmatique de l'espace public. Le château, édifice du XVIIIe siècle, classé monument historique depuis 1936, conserve ses riches décors d'origine. Il n'est plus la demeure d'une lignée, mais abrite désormais le musée des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode, signalant sa réaffectation culturelle depuis Marseille-Provence 2013. Autour de lui, le jardin à la française déploie ses tracés rigoureux, une symétrie qui dialogue avec l'ordonnancement classique de la façade. Contrastant avec cette régularité, le jardin à l'anglaise offre ses sinuosités, ses bosquets et son lac artificiel, une composition pittoresque qui invite à la déambulation. La roseraie de 1923, les jardins thématiques du jardin botanique Édouard-Marie-Heckel, qui ressuscite une ancienne institution marseillaise, avec ses espaces chinois et japonais, illustrent une curiosité botanique universelle, bien loin des préoccupations initiales du domaine. Ces ajouts successifs transforment le parc en un conservatoire végétal, un peu à la manière des cabinets de curiosités d'antan, mais à ciel ouvert. L'on y croise même des œuvres contemporaines, tels l'Homme aux oiseaux de Folon, des touches d'une modernité parfois hétérogène dans ce cadre historique. Au-delà de sa fonction de poumon vert, le parc Borély s'est affirmé comme un écrin pour l'événement. Il fut le théâtre des arrivées du Tour de France dès 1903 et 1919, et accueillit dans les années 1910 une des premières quinzaines de l'aviation, où les pionniers tels que Blériot ou Farman effectuèrent les premiers survols de Marseille. Une audace technologique qui s'inscrivait dans un espace originellement conçu pour la promenade hippomobile. Il servit même de circuit pour le Grand Prix automobile de Marseille entre les années 1930 et 1950. Plus ancré dans l'identité locale, le Mondial la Marseillaise à pétanque y rassemble depuis 1962 des milliers de joueurs, une appropriation populaire qui ancre le lieu dans le quotidien des Marseillais, bien loin des fastes aristocratiques ou des innovations techniques du début du siècle. Marcel Pagnol en fait un décor récurrent de La Gloire de mon père, le lieu des jeux d'enfance et des rencontres, ce qui confère au domaine une place singulière dans la mémoire collective provençale, bien au-delà de sa seule valeur architecturale ou botanique. Ce n'est plus un simple jardin, c'est un fragment de l'imaginaire marseillais.