17, 19, 21 boulevard des Italiens 16 rue de Choiseul 25 rue de Gramont 18 rue du Quatre-Septembre, Paris 2e
Le siège central du Crédit Lyonnais, que d'aucuns nommaient sobrement l'Hôtel des Italiens, s'impose comme un manifeste de l'architecture bancaire du dernier quart du XIXe siècle parisien. Érigé sur un quadrilatère emblématique, il fut le fruit d'une ambition démesurée, celle d'Henri Germain, qui fit raser l'hôtel de Boufflers pour ériger, sous la houlette de William Bouwens van der Boijen puis de Victor Laloux, un édifice conçu pour impressionner. L'allure générale, inspirée par le style haussmannien et les fastes des Expositions Universelles, dissimulait un pragmatisme certain, nourri par la légende, fort plausible, qu'il fut bâti pour être aisément reconverti en grand magasin en cas de revers financiers. Un cynisme architectural teinté d'efficacité. Ce monument, qui vit son inauguration en 1878 en présence d'un Léon Gambetta alors en pleine ascension, est un exemple éloquent de la dialectique entre le faste ostentatoire et l'ingénierie moderne. Son habillage de pierre, symbole traditionnel de solidité et de richesse, masquait en réalité une charpente métallique tramée, conçue en partie par les établissements Eiffel, révélant une certaine coquetterie de l'illusion. À l'extérieur, le pavillon central du boulevard des Italiens n'hésite pas à puiser son inspiration dans les canons du Louvre, avec une double serlienne et un fronton sculpté par Camille Lefèvre, allégorie plutôt prosaïque des activités bancaires, flanquée de cariatides symbolisant les Heures du jour – un répertoire classique mis au service de la finance. À l'intérieur, l'organisation spatiale rompait avec l'opacité habituelle des établissements financiers. Henri Germain, visionnaire et despote, concevait une agora financière : des bureaux non cloisonnés, un « open space » avant l'heure, où « les cloisons servent uniquement aux employés à lire leur journal ! », fulminait-il. Les innovations techniques foisonnaient : l'une des premières installations électriques de la capitale côtoyait des planchers en verre-dalles pour éclairer les salles des coffres Fichet, protégées par un chemin de ronde où un cendrier invitait à « Éteindre vos cigares », détail empreint d'un esprit à la fois grandiloquent et terre-à-terre. Mais la pièce maîtresse, celle qui conférait à l'édifice sa plus singulière renommée, était sans conteste l'escalier à double révolution. Inspiré par Chambord, il répondait ici à une fonction moins romanesque et plus hiérarchique : permettre à la direction et aux employés d'emprunter le même axe vertical sans jamais se croiser. Une ascendance en pierre qui, au-delà du second étage, se muait en structure métallique, caractéristique de l'époque industrielle, le tout baigné par la lumière d'une verrière zénithale culminant à 30 mètres de hauteur – un chef-d'œuvre de la mise en scène du pouvoir. Le bâtiment connut les affres du temps et les modernisations parfois malheureuses. Ayant échappé de justesse à la démolition pour une tour de béton en 1957, il subit dans les années 1970 une rénovation dite « pompidolienne », qui eut le mauvais goût de faire disparaître le hall des titres d'Eiffel et sa verrière, créant un jardin suspendu aux conséquences funestes. Le 14 mai 1976, il fut le théâtre d'un fait divers macabre, l'assassinat de son président Jacques Chaine. Et puis vint le drame du 5 mai 1996 : un incendie dévastateur, dont la propagation fut amplifiée par l'absence de cloisons coupe-feu dans la salle des marchés et l'effondrement du susmentionné jardin suspendu. Cet événement marqua la fin d'une ère, entraînant la vente et la scission de l'édifice en deux entités distinctes : l'Hôtel des Italiens, gardien du cœur historique, et Le Centorial, le vaste ensemble reconstruit par Jean-Jacques Ory, conciliant les impératifs modernes avec la mémoire d'une architecture qui continue d'intriguer. Il abrite désormais des usages divers, des défilés de haute couture aux campus étudiants, loin de l'agitation boursière d'antan, mais toujours ancré dans la vie parisienne, comme en témoigne la trace quasi-centenaire d'une bombe de 1918 sur la rue de Choiseul.