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Fortifications allemandesKriegstor

Fortifications allemandesKriegstor

Rue du rempart, Strasbourg

L'Envolée de l'Architecte

Strasbourg, cette vénérable cité rhénane, porte en son substrat archéologique et urbain les strates superposées de fortifications qui attestent de sa destinée stratégique, depuis les remparts du camp romain d'Argentoratum, enfouis aujourd'hui à plusieurs mètres sous le centre actuel. Dès le premier siècle de notre ère, la Legio VIII Augusta érigea successivement trois enceintes. Une modeste palissade de terre et de bois, puis, au second siècle, un rempart de pierre calcaire, avec ses tours rectangulaires en saillie. Enfin, à la fin du troisième siècle, un mur de grès rose, jalonné de tours semi-circulaires, intégra les éléments des défenses antérieures, une sorte de réemploi architectural pragmatique face aux menaces croissantes. Le Moyen Âge vit la ville s'étendre et consolider ses défenses par quatre extensions successives. La Tour aux Deniers, ou Pfennigturm, érigée en 1322, symbolisait les libertés municipales, abritant le trésor et les archives précieuses de la cité, un véritable beffroi alsacien avant l'heure. Sa démolition en 1768, orchestrée pour dégager la place Kléber selon les plans classiques de Jacques-François Blondel, marque le début d'une ère où l'esthétique urbaine prime parfois sur la fonction défensive. Plus tard, les Ponts-Couverts, ensemble de quatre tours carrées de briques et de ponts-galeries en bois, incarnèrent une ingéniosité défensive fluviale, protégeant l'entrée de l'Ill, avant que les avancées de l'artillerie ne les rendent obsolètes. Une anecdote macabre demeure, celle de la Tour-aux-Florins, la Guldenturm, qui, selon la légende populaire, abritait la Vierge de fer, instrument de torture dont la machinerie infernale précipitait les victimes déchiquetées dans le courant de l'Ill. Le seizième siècle fut le théâtre d'une adaptation cruciale face aux progrès fulgurants de l'artillerie. C'est le Strasbourgeois Daniel Specklin, Stadtbaumeister et ingénieur militaire érudit, qui théorisa un nouveau système de fortification. Son Architectura von Vestungen, ouvrage de référence, prônait des bastions rapprochés, des courtines réduites à 450 mètres pour un flanquement plus efficace, et des murs peu élevés, car enfoncés dans des fossés pour échapper aux tirs directs. Strasbourg entreprit la modernisation de son enceinte par fragments, faute de moyens, mais ces ajouts successifs finirent par constituer une forteresse à la Specklin en 1681, juste avant l'annexion par Louis XIV. Vauban, dépêché par le Roi Soleil, reconnut la valeur des conceptions de Specklin. Plutôt que de tout remodeler, il se concentra sur des éléments stratégiques : le front occidental fut renforcé par des ouvrages avancés, et surtout, il édifia le Barrage Vauban, un pont-écluse d'une redoutable efficacité, capable d'inonder les terrains au sud de la ville, transformant le paysage en un obstacle infranchissable pour les armées assiégeantes. La Citadelle, vaste pentagone bastionné, fut construite à l'est, protégeant le pont sur le Rhin et la navigation fluviale, un ouvrage monumental dont seuls quelques vestiges subsistent, devenu aujourd'hui un parc public. La guerre de 1870 fut un tournant brutal. Le siège de Strasbourg, mené par les Allemands, démontra l'obsolescence des fortifications héritées, malgré leur modernité relative. La ville fut dévastée par les bombardements, perdant des trésors comme la bibliothèque du Temple-Neuf. L'annexion de l'Alsace-Lorraine par le nouvel Empire allemand entraîna une refonte complète du dispositif défensif. La nouvelle stratégie, influencée par Helmuth von Moltke et le général von Biehler, consista à éloigner la menace. Une ceinture de forts détachés fut érigée à huit-neuf kilomètres du centre urbain, transformant Strasbourg en une place fortifiée moderne. Ces forts Biehler, en lunettes aplaties, étaient des plateformes d'artillerie massives, dotées de casernes voûtées et de fossés, tantôt secs, tantôt inondés. La crise de l'obus de 1885, avec l'invention de nouvelles poudres explosives, rendit ces constructions vulnérables. Les Allemands durent renforcer les voûtes avec du béton et compléter le dispositif par des ouvrages intermédiaires, les Zwischenwerk, annonçant le gigantisme de la Forteresse de Mutzig. Parallèlement à cette ceinture de forts, l'Empire allemand dota la ville élargie d'une nouvelle enceinte urbaine continue entre 1876 et 1884, longue de onze kilomètres. Conçue selon les principes de la fortification polygonale néo-prussienne, elle consistait en un imposant talus de terre herbeux, haut de douze mètres, précédé d'un fossé inondable et d'un glacis nu. Les casernes et entrepôts, à l'épreuve des bombes, étaient intégrés sous cette masse de terre. Dix-neuf bastions pointus ponctuaient l'enceinte, certains équipés de caponnières cuirassées, dotées de plaques de fer laminé pour protéger les pièces d'artillerie, une solution technique avant-gardiste. Cette enceinte comptait une quinzaine de portes, dont des accès civils et des portes de guerre ou Kriegstor, réservées aux militaires. L'une d'elles, la Kriegstor II, est l'un des rares vestiges de cette période, témoignant d'une architecture qui, pour la façade intérieure, pastichait les châteaux médiévaux, un anachronisme fonctionnel et stylistique. Après 1918, jugée inopérante et tournée vers la France, cette enceinte allemande fut progressivement déclassée et dérasée. Les vestiges de la Kriegstor et quelques bastions, désormais classés, sont les silencieux témoins d'une histoire urbaine et militaire profondément marquée par les conflits et les incessantes évolutions de l'art de la guerre.