24 rue Du Sommerard, Paris 5e
L'Hôtel de Cluny, un édifice qui s'inscrit au cœur du quartier latin, offre une illustration singulière de la persistance stylistique face aux impératifs d'une nouvelle ère. Érigé entre 1485 et 1510, au seuil d'une Renaissance dont les prémices italiennes peinaient à s'ancrer dans le goût parisien, il se manifeste par une adhésion notable au gothique flamboyant du XVe siècle. Une certaine réticence à embrasser les audaces transalpines transparaît, la prudence l'emportant sur la nouveauté, n'intégrant de l'esprit Louis XII que des éléments sans véritable rupture. L'ensemble dégage une impression d'une France encore profondément enracinée dans ses traditions constructives. L'agencement « entre cour et jardin » dénote l'hôtel particulier classique. La cour d'entrée, de forme trapézoïdale, est bordée d'ailes dont l'occidentale révèle un péristyle de quatre arcades ogivales au rez-de-chaussée, une disposition certes fonctionnelle mais dont la grammaire demeure ancrée dans la tradition. Les lucarnes ouvragées et les gâbles des fenêtres hautes, ornés des armes des d'Amboise, affichent avec une certaine ostentation la signature du commanditaire, Jacques d'Amboise. Le détail d'une gargouille en forme d'« homme sauvage » sur le puits de la cour apporte une touche d'étrangeté pittoresque, un clin d'œil à l'identité alors foisonnante des mascarons médiévaux. L'expression la plus affirmée du flamboyant se déploie à la toiture et sur les corniches, où le travail de la pierre atteint son apogée décorative avant son inéluctable déclin. Ce qui frappe surtout dans l'histoire de Cluny, au-delà de sa matérialité architecturale, c'est la flexibilité de ses destinations. D'abord résidence des abbés de Cluny, il devint au XVIIe siècle l'honorable nonciature apostolique, accueillant des figures telles que Mazarin. Une anecdote savoureuse le situe en janvier 1515 comme le lieu de confinement de la jeune Marie Tudor, épouse de Louis XII, avant qu'elle n'y contracte un mariage secret avec Charles Brandon, une affaire de couronne et de cœur qui témoigne de l'opacité des murs médiévaux face aux secrets d'État. Plus tard, une inversion des usages, à la fois pragmatique et déroutante, vit les presses de l'imprimeur-libraire Nicolas-Léger Moutard s'installer dans la chapelle, profanant le sacré au nom du commerce du savoir. Mais c'est peut-être la transformation de sa tour en observatoire astronomique au XVIIIe siècle qui déconcerte le plus. Joseph-Nicolas Delisle, suivi par Lalande et Charles Messier, y dressa son édicule vitré, depuis lequel ce dernier cartographia ses célèbres « nébuleuses ». L'image d'un scientifique des Lumières scrutant l'immensité cosmique depuis une architecture d'un autre âge confère au lieu une dimension quasi surréaliste, une dialectique du temps et de l'espace. Après les tumultes révolutionnaires et une période d'oubli relatif, l'édifice retrouva une vocation plus en phase avec son passé grâce à Alexandre Du Sommerard. Ce collectionneur passionné du Moyen Âge, s'y installant, rassembla des artefacts qui formèrent le germe du futur musée. L'État, en 1843, racheta la collection et le bâtiment, le consacrant définitivement à la préservation et à l'exposition de l'art médiéval. L'Hôtel de Cluny, témoin stoïque des changements de goût et de fonction, a ainsi su traverser les siècles, son esthétique gothique finissante devenant finalement l'objet même de sa glorification.