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Hôtel de Castries

Hôtel de Castries

72 rue de Varenne, Paris 7e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel de Castries, au 72 de la rue de Varenne, se présente avant tout comme un palimpseste architectural, une stratification d'intentions successives dont la physionomie actuelle masque, non sans une certaine ironie, la clarté originelle de sa composition. Érigé à la fin du XVIIe siècle pour Jean Dufour, seigneur de Nogent, il incarnait alors l'archétype de l'hôtel particulier parisien. Son plan en U, articulé autour d'une cour carrée, distribuait avec une logique implacable un corps central et deux ailes de hauteur égale, l'ensemble coiffé d'une toiture d'ardoises. Les passages dédiés aux cuisines et aux écuries, dont l'un subsiste, témoignaient de cette hiérarchie spatiale et fonctionnelle où l'utilitaire se fondait dans l'ordonnancement domestique. L'aile droite logeait l'antichambre et le grand escalier, tandis que l'aile gauche, plus discrète, abritait un escalier secondaire. C'était un programme sans fioritures, d'une pragmatique élégance propre à son époque. Les premiers embellissements, entrepris par le marquis Joseph François de La Croix de Castries dès 1708 grâce à l'héritage du cardinal de Bonzi, demeurèrent dans l'esprit d'une simple valorisation du bien, sans altérer sa structure fondamentale. Il fallut attendre son petit-fils, Charles Eugène Gabriel, futur maréchal de France, pour que l'édifice s'offre une nouvelle façade d'apparat. En 1761, fort de l'héritage du maréchal de Belle-Isle, il commande à Jacques-Antoine Payen le portail sur rue, daté de 1762, qui, par un haut mur surmonté d'une balustrade, relie les corps de bâtiment. C'était là une ambition nouvelle, conférant à la rue une présence plus monumentale. L'intérieur fut pareillement enrichi par les ornements délicats du sculpteur sur bois Jacques Verberckt, signe d'une sophistication croissante des décors, même si le texte ne permet pas d'en préciser la survivance. L'épisode révolutionnaire marque une rupture brutale, l'hôtel étant pillé et confisqué. Sa réquisition par le ministère de la Guerre, puis sa résurrection littéraire sous la plume de Stendhal – qui y place Julien Sorel dans *Le Rouge et le Noir* – confèrent à la bâtisse une dimension romanesque inattendue, un écho fugace de son faste perdu avant sa réappropriation par la famille. C'est le deuxième duc, Edmond, qui orchestre entre 1843 et 1863 la transformation la plus radicale, confiant à Joseph-Antoine Froelicher puis Clément Parent le soin de le restaurer et de le moderniser. Ces travaux, qui lui donnèrent sa « physionomie actuelle », furent sans doute un tour de force d'adaptation aux goûts du Second Empire, fusionnant ou oblitérant ce qui subsistait du plan originel. La nécessité économique de louer des appartements à des familles comme les Clermont-Tonnerre ou les La Rochefoucauld-Liancourt témoignait d'une évolution des mœurs et des fortunes. L'histoire récente de l'hôtel de Castries est celle d'une démocratisation forcée, ou tout du moins d'une étatisation. Classé monument historique en 1957, il devient le siège d'une succession de ministères, de l'Agriculture aux Solidarités, sa grandeur domestique se muant en cadre administratif. Cette décontextualisation culmine en 2017 avec le tag peu amène « ACCUEIL DE MERDE » sur sa façade, cinglante manifestation d'une perception citoyenne du rôle de l'État qu'il incarne désormais. L'épisode singulier de son accueil temporaire de trente-cinq personnes sans abri durant l'hiver 2018-2019, avant de fermer pour une nouvelle rénovation, achève de dessiner le portrait d'un monument dont la dignité architecturale se confronte sans cesse aux réalités, parfois crues, de la fonction publique et des impératifs sociaux.