2 rue des Innocents, Paris 1er
La Fontaine des Innocents se présente moins comme une œuvre monolithique que comme une sédimentation architecturale, un palimpseste urbain dont chaque strate révèle les contraintes et les ambitions d'une époque. Initialement, en 1548, elle fut érigée sous les traits d'une loggia tripartite adossée à l'église des Saints-Innocents, un fragment de façade plus qu'un volume autonome. Conçue par Pierre Lescot et magnifiée par les bas-reliefs de Jean Goujon, elle relevait de la pompe royale, servant d'étape fastueuse lors de l'entrée d'Henri II. Ses pilastres jumelés d'ordre corinthien encadraient des arcades où les naïades voilées de Goujon, aux corps allongés et au drapé ciselé, apportaient une touche de virtuosité maniériste, marquant l'une des premières intrusions de la mythologie païenne dans l'espace public parisien. L'eau s'écoulait alors discrètement par des mascarons, soulignant son rôle à la fois esthétique et utilitaire. C'était une architecture de procession, une célébration de la puissance monarchique. Le soubassement d'origine, hélas aujourd'hui au Louvre, abritait des scènes d'une finesse exquise, où nymphes et tritons évoluaient dans un répertoire antiquisant alors inédit. C’est un point souvent oublié, mais le véritable intérêt de cette fontaine résidait autant dans ces reliefs disparus que dans sa structure apparente. Au-delà de ses attributs esthétiques, elle s'inscrivait dans un réseau hydraulique modeste, alimentée, comme sa devancière médiévale de 1260, par les sources du Pré-Saint-Gervais. La Révolution et la nécessité hygiéniste de vider le cimetière des Innocents sonnèrent le glas de l'église attenante. En 1785, la fontaine se retrouva orpheline, désespérément isolée. C'est ici qu'intervint sa transformation la plus radicale : de loggia, elle fut contrainte de muer en tétrapyle, un pavillon carré destiné à trôner au centre de la nouvelle place du marché. L'ingénieur Six supervisa le démontage, tandis que Poyet, Legrand et Molinos en redessinaient l'ordonnancement. L'entreprise la plus délicate fut confiée à Augustin Pajou en 1788 : sculpter une quatrième face en parfaite concordance avec celles de Goujon. Pajou, en virtuose de l'imitation, s'attacha à reproduire le canon et l'esprit du maître, s'inspirant dit-on de la statue de la Paix de Goujon elle-même. Si l'exercice est louable, il souligne néanmoins la rupture et le pastiche. Les bas-reliefs d'origine, menacés par l'écoulement incessant, furent alors déposés au Louvre, sacrifiés sur l'autel de la fonctionnalité. Une vasque de bronze au centre et une coupole d'écailles métalliques, bien éloignée de la légèreté originelle, couronnèrent ce nouvel édifice. Le Second Empire, pragmatique, lui réserva un ultime déplacement en 1860, sous la houlette de Gabriel Davioud. Recentré au sein d'un square, elle fut affublée d'un soubassement pyramidal étagé de bassins arrondis, achevant sa métamorphose en un objet de parc, distancié de sa vocation première. La dégradation avancée du monument, asséché depuis 2017, a récemment nécessité une restauration lourde, achevée pour les Jeux Olympiques de 2024. Au-delà des réparations structurelles et des modernisations hydrauliques, la décision de remplacer les naïades originales de Goujon par des copies en résine, celles-ci trouvant désormais refuge au musée Carnavalet, soulève la question pérenne de l'authenticité et de la conservation. La Fontaine des Innocents, de monument commémoratif à fontaine publique, puis à simple ornement urbain, demeure un témoignage fascinant des strates successives de l'urbanisme parisien, de ses compromis esthétiques et de sa capacité à réinventer, parfois au prix d'une perte d'intégrité conceptuelle, ses plus beaux artefacts.