
58 rue d'Hauteville, Paris 10e
Retrospectivement, l'Hôtel Bourrienne offre un témoignage intéressant des transformations socio-architecturales du faubourg Poissonnière à la fin du XVIIIe siècle, une période où l'urbanisation galopante exigeait des compromis entre prestige et pragmatisme foncier. L'édifice, érigé entre 1787 et 1793, se dérobe avec une certaine pudeur derrière son portail, ménageant ainsi cette précieuse césure entre l'agitation publique et la sphère privée – une typologie devenue canonique pour l'hôtel particulier parisien, mais qui prend ici un caractère particulièrement discret, presque effacé. L'accès, par un passage étroit percé dans des immeubles de rapport, trahit un certain pragmatisme foncier, éloignant la façade principale de la rue pour lui offrir l'intimité d'une cour et l'agrément d'un jardin d'arrière. C'est un dialogue subtil entre le plein et le vide, l'urbain et le domestique, qui définit cet ensemble. Le parcours de cet hôtel reflète, avec une certaine ironie, les aléas et les aspirations des élites post-révolutionnaires. Initialement entrepris par Justine Segard, la bâtisse inachevée passe de main en main avant d'échoir aux époux Lormier-Lagrave, puis à leur fille Fortunée Hamelin. C'est là que l'édifice acquiert une dimension mondaine notable. Madame Hamelin, cette « Merveilleuse » du Directoire et du Consulat, dont le salon fut un haut lieu de la vie parisienne, y recevait une société éclectique allant de Joséphine de Beauharnais à Napoléon Bonaparte. L'hypothèse d'une intervention de François-Joseph Bélanger dans l'élaboration du décor, sous son égide, n'est pas fortuite. L'homme, dont on connaît la finesse des arrangements paysagers et la propension à un néo-classicisme élégant mais jamais exubérant, aurait sans doute imprimé sa marque à ces intérieurs destinés aux mondanités. Un Directoire qui, rappelons-le, cherchait dans les formes de l'Antiquité une légitimité à une nouvelle frivolité post-révolutionnaire, non sans une certaine ostentation. Le mobilier et le décor de style Directoire, remarquablement conservés, attestent de cette période de transition stylistique où la sobriété des lignes classiques se mariait à une exécution raffinée. L'acquisition par Louis Antoine Fauvelet de Bourrienne en 1798 et les transformations menées par Étienne-Chérubin Leconte sont une nouvelle strate dans cette histoire architecturale. Leconte, moins célébré que certains de ses contemporains, inscrit son œuvre dans la continuité d'un néo-classicisme en pleine maturation. Les salons de l'hôtel, sous l'impulsion de la famille Bourrienne, continueront d'être parmi les plus prisés de Paris jusqu'en 1824, illustrant la résilience de la vie mondaine malgré les turbulences politiques. Plus tard, la main d'Henri Duponchel en 1826 vient superposer à cette première couche stylistique un décor néo-pompéien. Une fantaisie érudite, presque théâtrale, qui réinterprétait avec une certaine licence les découvertes archéologiques de l'époque, traduisant le goût romantique pour un orientalisme antique. Ce type d'intervention révèle souvent une certaine nostalgie, voire une aspiration à récréer un âge d'or imaginaire dans le raffinement des salons parisiens, non sans une pointe d'affectation. L'histoire subséquente de l'hôtel, passé aux mains de la famille Tuleu qui y installa une fonderie de caractères d'imprimerie dans le jardin, puis racheté en 2015 par Charles Beigbeder pour une complète restauration et sa reconversion en siège d'activités, témoigne de la capacité d'adaptation de ces édifices d'exception. Il abrite désormais, avec un certain clin d'œil à l'histoire et à l'esthétique du lieu, une maison de chemises. Ainsi, l'Hôtel Bourrienne, jadis écrin de réceptions mondaines et témoin des fastes et des chutes de l'Empire, demeure un point d'ancrage dans le tissu urbain, un palimpseste architectural où chaque époque a laissé une trace, subtile ou ostentatoire, contribuant à sa complexité et à sa pérennité, non sans une certaine ironie face à sa nouvelle vocation commerciale.