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Hôtel Salomon de Rothschild

Hôtel Salomon de Rothschild

12 avenue de Friedland 9, 11 rue Berryer 193 rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris 8e

L'Envolée de l'Architecte

Au 11, rue Berryer, l'Hôtel Salomon de Rothschild s'élève, discrètement imposant, témoignage singulier d'une époque où l'opulence bourgeoise redécouvrait, non sans une certaine grandiloquence, les vertus du néoclassicisme fin-de-siècle. L'édifice, achevé en 1878, est moins l'expression d'une audace stylistique que celle d'une volonté affirmée : celle de la baronne Adèle, veuve de Salomon James, figure discrète de la dynastie, mais maîtresse d'œuvre déterminée. Son époux, le troisième des fils du fondateur de la branche parisienne, demeura un personnage en retrait, laissant à son épouse le soin de l'édification et de l'affirmation sociale par la pierre. L'acquisition de cette vaste parcelle, jadis occupée par la Folie Beaujon, relève d'une pratique courante au XIXe siècle : l'effacement méthodique d'un passé jugé obsolète pour l'édification d'un présent plus conforme aux aspirations et aux moyens des nouveaux mécènes. L'architecte Léon Ohnet initia le chantier, relayé, après sa disparition précoce, par son élève Justin Ponsard, assurant une continuité stylistique qui ne trahit guère l'interruption, mais dont la prudence rappelle parfois les compromis financiers inhérents à de tels projets d'envergure. Les choix de la baronne Adèle ne manquaient pas de caractère. On narre, non sans une pointe d'amusement posthume, comment la petite maison qu'Honoré de Balzac avait acquise, contiguë à la propriété, fut, après une acquisition opportune, rasée sans scrupule pour agrandir un jardin jugé trop modeste. Une discrète ironie veut que la mémoire littéraire ait cédé le pas à l'ordonnance végétale. Plus singulière encore est l'anecdote de l'ancienne chapelle Saint-Nicolas, transformée par un précédent propriétaire en laboratoire d'occultisme. Épouvantée par ce qu'elle y découvrit, Adèle aurait sollicité un exorcisme, et face aux réticences cléricales, préféra une destruction radicale pour y édifier la rotonde que l'on observe aujourd'hui. Une conversion du profane au plus prosaïque, et une affirmation de l'ordre face aux superstitions, quitte à en user elle-même. L'architecture elle-même se conforme aux canons d'un « goût » néoclassique, empruntant à l'architecture du XVIIIe siècle ses lignes claires et sa symétrie, mais sans la légèreté de l'original. Les intérieurs, somptueusement agencés, étaient conçus comme des écrins pour des collections hétéroclites – du mobilier Renaissance aux porcelaines d'Orient, en passant par des armes et des objets d'art extrême-oriental. On y reconnaît des constantes « Rothschildiennes », comme la disposition du hall avec sa galerie en encorbellement ou cette cheminée monumentale de style Louis XIV, éléments de prestige récurrents au sein des demeures familiales, assurant une certaine cohésion esthétique à l'échelle de la dynastie. Les concepteurs portèrent une attention particulière aux éclairages zénithaux, tant du hall que du jardin d'hiver. Par un jeu subtil de miroirs, ils parvinrent à amplifier des volumes parfois contraints, astuce technique pour masquer une certaine modestie spatiale ou pour magnifier des points focaux. Léopold Moulignon, en charge de la décoration intérieure, déploya un répertoire historiciste inspiré des décors italiens, alliant fonds dorés et motifs naturalistes, conférant une atmosphère d'opulence éclectique. De cet ensemble, subsistent des vestiges éloquents : l'escalier d'honneur, la galerie ornée de tapisseries d'Aubusson, un plafond de Bocquet, peintre des Menus-Plaisirs, astucieusement récupéré de l'ancienne Folie Beaujon. Le cabinet de curiosités, dont la tradition était chère aux Rothschild, abrite aujourd'hui ce qui demeure de ces collections, témoignage du goût accumulatif de l'époque, avec ses boiseries sombres et ses cuirs de Cordoue. La baronne, sans héritière directe qu'elle déshérita, légua son hôtel et ses trésors à l'État, formulant le vœu d'une « Maison d'art ». Cette destinée fut marquée par un événement tragique : l'assassinat du président Paul Doumer en ces lieux, en 1932, conférant à cet hôtel particulier une place inattendue dans l'histoire républicaine. Depuis, il a abrité divers services culturels, du cabinet des Estampes à l'ancêtre du Centre Pompidou, avant de devenir le siège de la Fondation des Artistes, assurant une postérité culturelle à cette ambition initiale. Loin d'être une simple demeure ostentatoire, l'Hôtel Salomon de Rothschild se révèle ainsi une strate complexe de l'histoire parisienne, où l'esthétique du pastiche rencontre la grande histoire et les petites anecdotes, le tout enveloppé dans la discrète patine du temps.