19, rue Brûlée, Strasbourg
L'Hôtel de Klinglin, discrètement blotti rue Brûlée à Strasbourg, se présente comme un spécimen assez typique de l'hôtel particulier du XVIIIe siècle, dont l'histoire, cependant, relève davantage de la chronique politique que de la seule prouesse architecturale. Élevé entre 1731 et 1736 sous l'égide du préteur royal François-Joseph de Klinglin, l'édifice incarne, dès sa conception, une certaine audace – ou plutôt une singulière aptitude à la gestion des fonds publics. Son commanditaire, en effet, eut l'habileté de financer cette demeure fastueuse, bâtie sur un terrain communal et par des ouvriers municipaux, avant de la revendre à la Ville de Strasbourg. Une transaction des plus curieuses, qui lui permit d'y résider aux frais de ses administrés, et qui finit par précipiter sa chute et son incarcération. Cette genèse singulière marque d'une empreinte durable l'identité de l'hôtel, le transformant d'emblée en un symbole de pouvoir et de ses ambiguïtés. Architecturalement, l'hôtel s'inscrit dans la tradition classique française, avec une composition sobre et équilibrée, des façades ordonnancées autour d'une cour d'honneur, et une élévation maîtrisée. On y perçoit le désir de grandeur, mais aussi une certaine réserve propre à l'urbanisme strasbourgeois de l'époque. Les pleins et les vides s'y répondent avec une régularité attendue, les matériaux locaux, pierre et enduit, conférant à l'ensemble une dignité robuste. Après l'épisode malheureux de son bâtisseur, la demeure épousa la vocation administrative, devenant hôtel de l'intendance d'Alsace, puis, à la Révolution, le siège des préfets du Bas-Rhin, fonction qu'il conservera largement jusqu'à nos jours. Le destin de l'édifice connut une inflexion majeure lors du siège de Strasbourg en 1870, où il fut incendié. Sa reconstruction fut alors une entreprise méticuleuse, visant à restaurer l'extérieur du XVIIIe siècle, non sans quelques ajustements. Une toiture moins élevée et l'ajout d'un balcon central à l'est attestent d'une volonté de moderniser discrètement, tout en respectant une façade historique. Cet acte de reconstruction, loin d'être une simple restitution, reflète la politique d'appropriation du nouveau pouvoir impérial allemand. L'hôtel devint la résidence strasbourgeoise de Guillaume Ier, puis celle des Statthalter d'Alsace-Lorraine, marquant ainsi une nouvelle ère de représentation du pouvoir au sein d'une enveloppe architecturale réappropriée. Aujourd'hui, l'hôtel de Klinglin demeure le siège de la préfecture, ancrant sa présence dans le tissu administratif de la région Grand Est. Classé monument historique depuis 1970, il offre aux curieux des Journées du Patrimoine l'occasion d'appréhender ces espaces où se sont succédé intrigues financières, décisions révolutionnaires et fastes impériaux. L'édifice, au-delà de ses pierres, incarne la résilience d'une forme architecturale classique et la pérennité d'une fonction, témoin impassible des flux et reflux de l'histoire européenne.