
Cours d'Albret, Bordeaux
Le Château du Hâ, ou ce qu'il en reste, s'érige à Bordeaux comme un témoignage stratifié, presque une mise en abyme de la relation souvent conflictuelle entre le pouvoir central et la cité. Décidée par Charles VII après la victoire de Castillon en 1453, sa construction n'avait pas seulement une vocation défensive contre d'hypothétiques retours anglais, mais visait surtout à "tenir aux Bordelais le fer au dos", une expression éloquente de la méfiance royale envers une ville récalcitrante. Le coût en fut d'ailleurs imposé aux Bordelais eux-mêmes, un fardeau financier symbolique de leur soumission. Les noms de Jean des Vignes ou Mathieu de Fortune sont associés à sa conception, avec cette nuance intrigante quant à la primauté du concepteur sur le financier. L'architecture primitive, dont la Tour des Minimes avec ses murs de 4,40 mètres d'épaisseur, révèle sans ambiguïté une fonction militaire implacable. Il s'agissait d'une forteresse, non d'un agrément. Pourtant, elle connut un bref lustre ducal sous Charles de Valois, frère de Louis XI, transformant provisoirement l'austère bastion en un centre de cour, avant de retrouver son rôle de sentinelle face aux troubles de la gabelle, puis aux convulsions des guerres de Religion. Le fort devint un refuge pour protestants, puis un enjeu stratégique âprement disputé entre la Ligue et le pouvoir royal, Henri IV allant jusqu'à ordonner une démolition partielle, qu'il arrêta ensuite, signe de l'ambivalence constante autour de son existence. Vauban lui-même s'intéressa à ses fortifications au crépuscule du XVIIe siècle, préconisant quelques transformations. Le XVIIIe siècle marqua l'introduction d'une prison civile, prélude à une vocation carcérale qui allait définir une grande partie de son histoire. Ironie du sort, les plans de Victor Louis pour de nouvelles casernes, destinées à remplacer le château Trompette voisin, ne purent être réalisés à cause de la Révolution. Le fort du Hâ, épargné par la démolition, se transforma alors en prison d'État, un lieu où la Terreur bordelaise exerça sa sinistre besogne, notamment dans l'ancienne chapelle des Minimes. Des figures aussi diverses que Romain Dupérier de Larsan, Thérèse Cabarrus ou l'architecte Thiac père y connurent les affres de la détention. Ce n'est qu'en 1835 que Joseph-Adolphe Thiac, fils du précédent, entreprit de raser l'essentiel de la forteresse médiévale pour édifier le nouveau palais de justice et une prison départementale, conçue sur le modèle pennsylvanien, laissant subsister les deux tours qui se dressent encore aujourd'hui, comme des vestiges d'un temps aboli. Les siècles suivants ajoutèrent à ce lieu une sombre litanie d'exécutions capitales, publiques puis discrètes, et, durant la Seconde Guerre mondiale, il devint une prison politique de sinistre mémoire pour résistants et Juifs avant leur déportation. Maurice Papon lui-même souligna son rôle de "vivier des Allemands pour désigner les otages". Après-guerre, le Hâ continua d'être une prison jusqu'en 1967, accueillant des figures médiatiques comme Marie Besnard. Sa démolition finale laissa place à l'École Nationale de la Magistrature de Guillaume Gillet en 1972 et au Tribunal Judiciaire de Richard Rogers en 1998. La juxtaposition des tours médiévales, désormais intégrées au complexe moderne, et ces constructions contemporaines offre un spectacle architectural singulier. Les deux tours, la Tour des Minimes et la Tour des Anglais, seules survivantes d'une imposante structure, rappellent la permanence des fonctions régaliennes, du contrôle militaire à la justice moderne, inscrivant dans le paysage urbain une mémoire complexe et parfois douloureuse. Elles sont des points d'ancrage, silencieux mais éloquents, dans le continuum d'une histoire tourmentée.