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Hôtel Bonnaffé

Hôtel Bonnaffé

54 cours du Chapeau-Rouge Rue Sainte-Catherine, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel Bonnaffé, érigé en 1785, ne se contente pas d'occuper un pan du cours du Chapeau-Rouge ; il incarne une certaine ambition bordelaise, celle d'un armateur, François Bonnaffé, dont la fortune colossalement acquise dictait l'exigence d'un édifice à la mesure de son statut. Ce n'est point par hasard que l'architecte Étienne Laclotte, dit-on, chercha à lui conférer une élévation telle qu'elle pût toiser la terrasse du Grand Théâtre, œuvre du parisien Victor Louis. Une rivalité architecturale fort compréhensible dans une ville alors en pleine effervescence, où l'élégance de la pierre blonde rivalisait d'audace. L'acquisition des terrains en 1780 pour une somme considérable, équivalant aujourd'hui à plus d'un million d'euros, signa le début d'un chantier audacieux. La destruction des maisons préexistantes et l'édification de cet hôtel particulier, achevée en deux ans, de 1783 à 1785, s'inscrivent dans un mouvement plus vaste. L'îlot Bonnaffé, dont l'armateur ne posséda qu'un tiers, fut ainsi conçu pour présenter une façade urbaine harmonieuse et ordonnancée, caractéristique de l'esthétique néoclassique de la fin du XVIIIe siècle. Cet urbanisme concerté, visant une cohérence visuelle, témoigne d'une volonté d'embellissement et de régularité qui marquait alors les grandes cités. Extérieurement, l'hôtel s'intégrait à cet ensemble, affichant sans doute les lignes claires et la symétrie attendue de son époque, ses façades et toitures étant d'ailleurs protégées au titre des monuments historiques. À l'intérieur, peu subsiste de la splendeur initiale. L'escalier d'honneur, toutefois, dont la rampe en fer forgé chantourné conserve sa prestance, témoigne encore d'un certain faste. Il fut d'ailleurs salué, en 1785, par l'écrivaine Madame de la Roche, qui loua son évolution superbe et sa douceur à monter, des qualités non négligeables pour une habitation privée. Moins pérennes furent les salons, décrits alors comme noblement décorés de boiseries sculptées et peints d'un gris-argent laqué, notablement dénués de dorures, ce qui, à l'époque, était considéré comme un signe de bon goût et de noblesse d'expression plutôt qu'une parcimonie malheureuse. L'édifice n'était pas qu'une simple demeure. Son rez-de-chaussée abritait des boutiques, son entresol des bureaux, marquant ainsi une intégration fonctionnelle à la vie urbaine et économique. Les étages supérieurs étaient dédiés à la famille nombreuse de Bonnaffé, les salons offrant une vue sur le cours tandis que la salle à manger donnait sur la rue Sainte-Catherine, une disposition classique de l'époque. La légende, souvent plus poétique que la stricte vérité, veut que François Bonnaffé lui-même ait rendu son dernier souffle sur le balcon de sa maison en 1809, à l'âge respectable de quatre-vingt-cinq ans. L'histoire plus prosaïque retient sa revente en 1844, par son petit-fils, pour une somme qui attestait encore de sa valeur, mais qui marquait aussi la fin d'une ère pour la famille fondatrice. L'Hôtel Bonnaffé, au-delà de sa survie partielle en tant que monument historique, reste une pièce maîtresse pour comprendre les aspirations des armateurs bordelais du XVIIIe siècle, leur goût pour la grandeur tempérée d'une certaine sobriété, et les rivalités fécondes qui animaient les architectes d'alors. Un témoin silencieux d'une époque où l'architecture était l'écrin d'une fortune et le miroir d'une ambition.