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Fontaine des Quatre-Saisons

Fontaine des Quatre-Saisons

59 rue de Grenelle, Paris 7e

L'Envolée de l'Architecte

La Fontaine des Quatre-Saisons, bien qu'édifiée pour dispenser l'eau nécessaire à un quartier parisien, se dresse avant tout comme un manifeste de la grandiloquence monarchique du XVIIIe siècle, trahissant une certaine emphase dans son rapport à l'utilité publique. Loin de l'humble abreuvoir, elle se déploie sur vingt mètres de façade dans la rue de Grenelle, affectant l'allure d'un palais classique. Ce monument singulier, dont la désignation n'est venue que tardivement, est l'œuvre d'Edme Bouchardon, commanditée sous la houlette de Michel-Étienne Turgot. Son coût, exorbitant pour l'époque – plus de 139 000 livres –, révèle une volonté de magnificence royale plus que de pragmatisme hydraulique. L'édifice, achevé en 1745, présente une mise en scène architecturale qui frôle la théâtralité. Un ressaut central est orné de colonnes ioniques et surmonté d'un fronton, encadrant un groupe sculpté où Paris, allégorie féminine, côtoie la Marne et la Seine. Les deux portails latéraux, ostensiblement monumentaux, s'avèrent être de pures façades ; ils ne mènent à rien, si ce n'est à un jardin ou un immeuble contigu. Cette dialectique du plein et du vide, de la promesse architecturale et de la vacuité fonctionnelle, est frappante. La fonction de fontaine, quant à elle, est reléguée aux quatre mascarons de bronze, figures de monstres marins, discrètement plaqués à cinquante centimètres du sol. Une disposition qui ne manque pas d'interroger la hiérarchie des intentions : la célébration du monarque Louis XV primait manifestement sur la commodité citadine. Voltaire, observateur sagace, ne manqua pas de railler, dès 1739, ce "gigantisme et [cette] prétention" d'un monument dont le service rendu serait dérisoire. Une prédiction qui se vérifiera : le faible débit des eaux de Rungis, puis de la pompe à feu du Gros-Caillou, lui valut le sobriquet de "la Trompeuse". Un constat cinglant pour une œuvre qui se voulait commémorative et utile. L'encadrement des armoiries de Paris, reprenant la forme des têtes de mascarons, est un détail d'une rare élégance, une touche d'ingéniosité discrète dans ce concert de grandioses allégories des Saisons. Cette fontaine, classée dès 1862 et restaurée en 1978, puis en 2024, incarne parfaitement l'ambition d'une architecture publique qui, à la veille des Lumières, cherche son caractère et sa capacité à édifier. Elle se veut didactique par ses allégories saisonnières et fluviales, mais elle peine à annoncer sa fonction première, noyée dans un faste qui la dénature presque. L'étroitesse de la rue, qui empêche toute juste appréciation de sa grandeur, ne fait qu'accentuer le paradoxe d'une œuvre majeure, mais mal-aimée de son environnement immédiat, dont la monumentalité fut sans doute plus destinée à l'œil d'un souverain qu'à celui d'un citadin pressé.