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MaisonAncienne entrée ducouvent des Théatins

MaisonAncienne entrée ducouvent des Théatins

26 rue de Lille, Paris 7e

L'Envolée de l'Architecte

L'évocation du couvent des Théatins, dit Sainte-Anne-la-Royale, nous confronte d'emblée à la nature éphémère de l'ambition architecturale parisienne. De cette institution unique en son genre, transplantée de l'Italie baroque par l'entremise du cardinal Mazarin au XVIIe siècle, il ne subsiste aujourd'hui que quelques fragments, témoins discrets d'une histoire marquée par la grandeur inachevée et les compromis opportunistes. Établi sur l'actuel quai Voltaire, cet ordre, qui bénéficiait de la faveur royale et des largesses posthumes de Mazarin, se lança dans un projet d'édification à la mesure de ses aspirations spirituelles et de son mécénat. C'est en 1662 que le père Camillo-Guarino Guarini, architecte piémontais dont le génie baroque ne souffrait guère la modération, fut dépêché à Paris. Il avait pour mission de transcender l'esquisse de Valperga, architecte plus conventionnel de Mazarin, en concevant un édifice «plus lumineux, plus convenable et gracieux». Son projet, d'une audace singulière pour le classicisme parisien ambiant, proposait un plan en croix grecque, une façade ondulante, et une composition pyramidante à l'effet télescopique, où les espaces superposés et les jeux de lumière directe et indirecte devaient culminer en une coupole «éblouissante», d'une complexité géométrique rare. C'était une proposition radicalement italienne, quasi théâtrale, qui s'apprêtait à défier la sobriété française. Hélas, la fortune sourit rarement aux visions trop audacieuses. En 1666, alors que l'église n'était édifiée qu'au tiers, un prosaïque conflit financier contraignit Guarini à quitter Paris pour les cours plus complaisantes de Turin, laissant derrière lui une promesse inachevée. Ce fut là l'une de ces ruptures dont l'histoire architecturale est coutumière, où le génie se heurte aux contraintes du trésor. La suite fut une entreprise de couverture, pragmatique et moins flamboyante, menée par Nicolas Liévain, qui acheva l'église, non sans avoir modifié son orientation, transformant l'ancien transept en nef. Mais au-delà de l'église, les Théatins, soucieux de rentabiliser leur foncier, développèrent des maisons de rapport. Ces immeubles de rapport intégraient des percements astucieux pour créer des accès publics à l'église. Le portail du quai Voltaire, conçu par Pierre Desmaisons en 1746, fut l'objet d'une loterie royale et de générosités princières. Jacques-François Blondel, dans son «Architecture française», ne manqua pas de noter avec une certaine réprobation l'«entassement de colonnes» sur ce portail, le trouvant «maladroit et un peu lourd» pour un ensemble mêlant le sacré à des logements privés. Il préférait, non sans une pointe d'acrimonie, des pilastres pour marquer la distinction des étages. Desmaisons, visiblement attentif aux critiques, proposa pour le portail de la rue de Lille (qui seul subsiste) une composition plus nuancée, où les colonnes cédaient la place à des pilastres et des bossages plus civils. Ironie du sort, l'entrée du quai Voltaire, bien que critiquée, recelait une astuce non dénuée d'ingéniosité : une grande verrière centrale, imitant un vitrail, dissimulait deux niveaux d'habitation, faisant passer le portail d'un immeuble de rapport pour celui d'une église. Une habile illusion d'optique, typique de ces compromis nécessaires entre l'esthétique et la nécessité économique. Le couvent, finalement supprimé en 1790, connut l'indignité de devenir un lieu de spectacles, puis fut démoli. Il ne nous reste de cette ambition italienne et de ces astuces parisiennes que le portail de la rue de Lille, inscrit aux monuments historiques, et une parcelle de façade de l'église, identifiable dans une cour du quai Voltaire. Un souvenir ténu d'une présence jadis si significative.