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Hôtel de Bullioud

Hôtel de Bullioud

8 rue Juiverie, 5e arrondissement, Lyon

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel de Bullioud, discrètement niché rue Juiverie, offre un témoignage précoce et singulier des tentatives françaises d'assimilation du répertoire architectural antique au seizième siècle. Il s'agit moins d'une révélation éclatante que d'une expérimentation, somme toute fort instructive, de la part d'un architecte fraîchement revenu d'Italie, Philibert Delorme. Son intervention, limitée à une galerie de communication entre deux corps de bâtiment existants, dénote l'urgence d'une commande tout autant que la volonté d'un commanditaire éclairé, Antoine Bullioud. Delorme, s'appuyant sur des trompes astucieusement conçues pour ne point grever l'espace au sol de la cour, éleva cette galerie. Le décor, sans ostentation excessive, révèle une fascination pour les formes romaines qu'il avait minutieusement observées. On y discerne des corniches d'une certaine gravité, des fenêtres encadrées de pilastres élancés, coiffés de chapiteaux d'ordre ionique, et surmontées de frontons. La frise inférieure des tourelles, avec son alternance de triglyphes, de bucranes et de fleurs, procède d'une relecture du style ionique tel qu'il était perçu en cette première moitié de siècle. C'est une composition qui, bien que puisant aux sources classiques, témoigne encore d'une certaine recherche, d'une assimilation en cours des canons italiens, plutôt que d'une maîtrise achevée. La famille Bullioud elle-même, une lignée patricienne lyonnaise de notables et d'érudits, cultivait un terreau propice à de telles audaces. Antoine, trésorier général en Bretagne, avait sans doute le goût des choses nouvelles. Son parent, Pierre Bullioud, juriste et homme de lettres polyglotte, fut l'hôte en 1589, dans sa demeure voisine, du fameux Banquet d'Agathon, ou des Sept Sages. Une assemblée illustre de théologiens et d'intellectuels s'y réunissait, dont l'archevêque d'Aix Genebrard et les cardinaux Cajetan et Bellarmin. Cet épisode illustre l'effervescence intellectuelle lyonnaise qui servit de cadre à l'émergence d'une nouvelle esthétique. L'apport de Delorme à l'Hôtel Bullioud, bien que modeste en échelle, fut décisif pour son temps. Il y manifesta, pour la première fois avec une telle clarté, son aptitude à la synthèse, préfigurant ce qui deviendrait une certaine forme de classicisme à la française. Ses pavillons d'angle, d'une fonction structurelle limitée mais d'une importance capitale pour l'équilibre visuel de l'ensemble, témoignent de cette quête d'harmonie. Il est d'ailleurs piquant de noter que la frise inspirée du théâtre de Marcellus, dont il s'est servi ici, fut par la suite maintes fois reprise à Lyon, devenant presque une signature reconnaissable, y compris sur la Loge du Change. Cet immeuble, somme toute, au-delà de sa façade rue, qui demeure d'une banalité que même une restauration n'a su tout à fait dissiper, représente un jalon crucial dans l'itinéraire d'un architecte majeur, un laboratoire où les leçons italiennes furent patiemment décantées pour forger un langage nouveau.