46 Avenue du Maréchal-Foch, Maisons-Alfort
Le château de Charentonneau, connu également sous le nom de château Gaillard, constitue un témoignage éloquent de la fugacité du bâti seigneurial face aux impératifs d'une urbanisation vorace. Demeuré sur les bords de Marne, à Maisons-Alfort, cet édifice, qui ne subsiste aujourd'hui qu'à travers deux misérables pans de murs en arcs en plein-cintre de son orangerie, illustre une trajectoire commune à nombre de domaines aristocratiques périurbains. Son inscription à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1929 n'a été, en définitive, qu'un sursis provisoire, sans poids face au bétonnage des années cinquante. Sa destruction quasi totale pour la construction d'un lotissement de 704 logements – la Résidence du Château Gaillard – souligne, avec une certaine cruauté, le rapport fluctuant de notre société à son patrimoine. L'histoire du lieu, qui remonte aux mentions latinisées de Charentoniolo dès le XIIe siècle, est celle d'une évolution graduelle. D'un logis médiéval assorti d'un moulin, le domaine se transforma au fil des siècles pour devenir cette maison de plaisance appréciée. Le corps de logis du XVIIIe siècle, érigé sur les fondations d'un manoir féodal, n'était, de l'aveu même de certains de ses contemporains, rien de bien remarquable. Sa façade, d'une simplicité que l'on pourrait juger discrète ou dénuée d'audace, juxtaposait les matériaux conventionnels de l'époque – pierre, briques, moellons – pour former un plan carré agrémenté d'un avant-corps et d'une tourelle flanquée d'une poivrière. La toiture à longs pans et croupes, d'un style évoquant le Louis XIII, conférait à l'ensemble une dignité sans prétention. À l'intérieur, la galerie, avec ses plafonds peints et ses statues d'Apollon et de Flore nichées dans des pilastres, offrait un contraste, révélant une certaine recherche de raffinement sans pour autant basculer dans la magnificence ostentatoire. L'orangerie, dont les vestiges inscrits conservent l'élégance de leurs arcs en plein-cintre ornés de mascarons, rappelle l'intégration sophistiquée du végétal et du bâti propre aux jardins à la française. Quant au moulin, construit sous Louis XV, avec sa roue à aubes et sa galerie, il était un sujet d'inspiration pour les artistes, avant qu'un incendie en 1883 ne le défigure et que l'aménagement d'un quai ne scelle son destin par un démantèlement total – seuls deux piliers sur la Marne demeurent aujourd'hui. Ces destructions successives signalent une vision du développement où l'héritage fonctionnel ou esthétique était aisément sacrifié aux nouvelles nécessités. La parcelle, longtemps disputée et fragmentée par des transactions variées, fut finalement la proie de spéculations foncières, comme en témoigne la pétition des habitants en 1864, dénonçant l'arrivée des jardiniers chassés de Paris par les constructions et l'octroi et les oppositions à l'industrie. Le cinéma lui a offert une dernière révérence, mélancolique : quelques scènes d'Archimède le clochard, avec Jean Gabin, captent le château et son orangerie encore debout, mais déjà encerclés par les squelettes des immeubles en construction. Une image finale, presque prophétique, d'un passé qui s'efface sans un cri face à l'inéluctable avancée du progrès urbain.