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Hôtel de ville

Hôtel de ville

60, 68 rue du Gros-Horloge 1 rue Thouret, Rouen

L'Envolée de l'Architecte

L'errance administrative de la municipalité rouennaise offre un curieux miroir des vicissitudes urbaines et de l'affirmation du pouvoir civique. Avant d'ancrer son siège dans l'imposante masse de l'ancienne abbaye Saint-Ouen en 1800, l'autorité communale a connu une série de déménagements, illustrant la quête d'un espace à la mesure de son influence croissante. Des premiers pas dans la modeste Halle aux Marchands, attestée dès le XIIe siècle, à l'Hôtel du Gros-Horloge, l'édifice public se cherchait. Ce dernier, situé près de la rue du Gros-Horloge, vit l'érection d'un beffroi au XIIIe siècle, emblème sonore et vertical de la puissance bourgeoise, malheureusement rasé après la révolte de la Harelle en 1382. Les aléas politiques ne purent cependant effacer la nécessité d'une horloge publique, reconstruite dans une tour abritant le célèbre mécanisme, avec des cadrans ajoutés sur la porte Massacre, puis un pavillon sur arche au XVIe siècle. L'ancien hôtel de ville, maintes fois remanié, connut même une reconstruction par Jacques I Gabriel dans un style florentin, caractérisé par une pierre à bossage et des arcades au rez-de-chaussée, un témoignage du renouveau architectural sous influence italienne, bien que le lieu demeurât structurellement étriqué. Le XVIIIe siècle, avide de grandeur et d'ordonnance classique, projeta un nouvel hôtel de ville à l'ouest de la ville, selon les plans d'Antoine Mathieu Le Carpentier. Ce projet ambitieux prévoyait un réaménagement complet de la place du Vieux-Marché en une place royale, un geste urbain d'envergure, dont la maquette en chêne, conservée au musée des beaux-arts, atteste l'intention. Mais l'argent, nerf de la guerre et des constructions, vint à manquer, laissant le projet inachevé et le problème d'espace irrésolu. La Première Présidence fut une halte transitoire, avant que la Révolution ne bouscule l'ordre établi, offrant aux édiles le vaste ancien dortoir des moines de Saint-Ouen. Cette transformation de l'ancien dortoir monastique en hôtel de ville, sous la direction d'architectes tels que Defrance, Le Brument puis Charles-Félix Maillet du Boullay en 1825, est emblématique du XIXe siècle. Elle consista à imposer une nouvelle façade d'apparat sur une structure existante, avec ses deux étages, ses ailes, et surtout, un péristyle central, une loge à colonnade et un fronton orné d'une horloge. Un dispositif néoclassique classique, conférant dignité et solennité à la fonction administrative, contrastant avec la façade côté jardin, demeurée, elle, sans altération notable. L'édifice, maintes fois éprouvé par les éléments et les conflits, subit un incendie dévastateur en 1926, réduisant en cendres des archives précieuses, mais épargnant curieusement la salle des mariages et celle du conseil municipal. Edmond Lair en assura la reconstruction dès 1928, une résilience architecturale mise à l'épreuve par l'occupation de la Feldkommandantur 517 en 1940 et les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, qui détruisirent l'escalier sud. Malgré ces ravages, le drapeau tricolore fut hissé, un geste symbolique fort. En 1960, le développement urbain exigea une nouvelle réflexion sur les intérieurs. Maxime Old fut chargé de repenser la salle du conseil municipal et ses annexes, y intégrant des œuvres d'artistes contemporains comme Jean-Pierre Demarchi pour les médaillons et Raoul Ubac pour les tapisseries. Cette intervention moderne, discrète et fonctionnelle, démontre la capacité de l'architecture civique à évoluer, à intégrer des expressions esthétiques nouvelles au sein d'une enveloppe historique. L'ensemble, dont la façade sur le jardin est inscrite au titre des monuments historiques depuis 1948, continue ainsi de témoigner des strates de l'histoire rouennaise, allant jusqu'à prêter son imposante silhouette au cinéma, comme en 1975 dans Adieu poulet. Un parcours architectural qui est moins une succession de chefs-d'œuvre qu'un testament de persévérance et d'adaptation fonctionnelle.